• Nommer les choses, pour le salut du monde

    by  • 9 janvier 2013 • Non classé • 6 Comments

    Il est usuel de brocarder le libéralisme chez les catholiques. Ainsi en va-t-il de « l’ultralibéralisme économique », de « l’ultralibéralisme sociétal », etc. Bien souvent, ils dénoncent par là d’authentiques scandales réels et je suis le premier à m’associer à leur courroux.

    Seulement, la critique demeure inopérante si les mots et les concepts ne sont pas les bons. On comprend qu’il est plus vendeur de critiquer le libéralisme car (i) personne ne sait très bien le définir et (ii) il faudrait critiquer des concepts qui continuent de séduire tout le monde.

    Quand on critique le libéralisme, c’est surtout pour cette prétention de l’homme à distinguer ses propres intérêts au détriment du communautaire, à s’ériger en seule mesure de sa morale, etc.

    Seulement, en critiquant le libéralisme on tombe à côté de la plaque. Parce qu’une partie du libéralisme est fondée sur le jusnaturalisme et non sur le positivisme juridique. Et ensuite parce que beaucoup de non-libéraux sont AUSSI positivistes. C’est donc ce concept, éminemment moderne, qui pose problème et non le libéralisme.

    Beaucoup de Ferrari sont rouges, mais quand je dis que je n’aime pas les voitures rouges, je ne vais pas critiquer Ferrari ! Sinon, on risque de me proposer une autre marque mais nul ne me garantira que je ne tomberai pas sur une voiture rouge !

    Ainsi, en se laissant abuser sur la critique du libéralisme, les catholiques oublient de voir que le collectivisme, l’étatisme peuvent incarner la même menace pour le monde qu’ils dénoncent1. Quand on ne dénie qu’à l’homme seul et individuel la capacité à ériger ses propres normes morales (libéralisme), on suppose alors implicitement qu’il peut le faire collectivement (anti-libéralisme). D’un point de vue chrétien, le problème reste pourtant le même : pourquoi l’orgueil collectif serait-il moins grave que l’orgueil individuel ?

    La tour de Babel fut un péché collectif, qui avait plus à voir avec la prétention de l’Homme de s’affranchir des normes hétéronomiques.

    Bref, appelons les choses comme elles sont. Ce que les catholiques combattent aujourd’hui, c’est le positivisme. Et, quelque part, une certaine vision absolue de la modernité. Rien à voir avec le libéralisme en général.

    On comprendra qu’à l’heure où les catholiques veulent faire cools, modernes, branchés et surtout apolitiques, il est moins vendeur de s’affirmer conservateur qu’antilibéral. Il ne faudrait pas qu’ils devinssent les idiots utiles d’un antilibéralisme qui n’a rien à envier aux libéraux les plus cyniques.

    Car comme disait Camus :

    « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde »

    _______________________________

    Addendum : ce billet ayant été rédigé à la hâte, il me faut ici préciser qu’il a été suscité par cette discussion avec Charles Vaugirard sur Facebook à la suite de l’éditorial de Jean-Pierre Denis. Notez que je ne doute aucunement de la parfaite connaissance par JP Denis des notions abordées ! J’ai surtout craint que les termes qu’il utilise soient à nouveau portés tel un étendard par d’autres…

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    1. Par exemple, les catholiques confondent souvent intérêt général et bien commun, pensant que l’Etat défend le second et non le premier []

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    avait tout pour devenir un authentique réactionnaire : il n’aime pas beaucoup son époque, craint les dictatures modernes, celles de l’argent, du peuple, de l’opinion et du progrès. Seulement Henry le Barde est catholique. Il pense donc qu’il est de son devoir de chrétien de contribuer à l’avènement d’un monde meilleur, libérateur et respectueux de la création du 6e jour : l’homme. Il regrette que le beau mot de libéralisme soit cantonné par ses thuriféraires comme par ses contempteurs aux baisses d’impôt, à la course éternelle au profit sans limite et à une construction européenne privée de ses racines. Il préfère, avec (et surtout après) Bernanos, s’interroger : « La liberté, pour quoi faire ? »

    6 Responses to Nommer les choses, pour le salut du monde

    1. 9 janvier 2013 at 15 h 44 min

      Merci pour ce texte. Il est clair que la grande question de notre temps est celle du positivisme juridique et de sa version plus générale : le relativisme. L’absence de référence au droit naturel supprime un garde-fou essentiel… et ainsi certains principes fondamentaux comme la protection du plus faible volent en éclat. Le positivisme/relativisme est possible aussi bien dans une société libérale que dans une société collectiviste, nous sommes d’accord.

      Mais au-delà de ce constat, Jean-Pierre Denis a t’il raison de dire : « L’ultralibéralisme sociétal est l’idiot utile de l’ultralibéralisme économique. D’ailleurs, en Grande-Bretagne, c’est David Cameron qui le promeut. » Je pense que oui, car toutes les dérives sociétales actuelles ne sont finalement que le règne sans partage d’un « individu » que l’on prétend libérer. Je te renvoie vers la conférence du très libertaire Ruwen Ogien qui pousse cette logique jusqu’au bout. Donc… l’air du temps semble à cette curieuse forme de liberté.

      http://www.canal-u.tv/video/universite_bordeaux_segalen_dcam/la_liberte_de_procreer_et_le_droit_de_mourir.5719

      Mais le problème est : quelle liberté ? L’ultralibéralisme est-il un libéralisme ? La question de la terminologie, que tu soulèves, est en effet fondamentale. Depuis que nous nous connaissons via le Web nous débattons souvent… et j’ai souvent remarqué que le libéral que tu es et l’antilibéral que je suis (même si je me qualifie moins comme ça qu’avant) sont finalement d’accord sur… pas mal de choses et surtout l’essentiel. Et donc, oui, l’ultralibéralisme que je dénonce souvent n’a rien à voir avec le libéralisme conservateur (qui sous certains aspects me plait pas mal et qui a pas mal d’aspects démocrates-chrétiens). La mot « ultralibéralisme » est-il adéquat ? Je ne sais pas. Le préfixe ultra indique un excès, un excès tellement violent qu’il se retourne contre lui-même : c’est pertinent car l’ultralibéralisme positiviste est… liberticide. Une liberté excessive, sans aucune limite mène à la jungle, et là on n’est guère libre…

      Pour conclure, je pense qu’en effet une réflexion sur le libéralisme et l’ultralibéralisme, sur la terminologie et les réalités que nous voulons décrire et comprendre, est nécessaire. Merci de l’avoir amorcée !

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    2. pascalbourdon
      9 janvier 2013 at 16 h 38 min

      merci pour cet article
      vous serait-il possible de définir le positivisme juridique dont vous parlez ?
      il me manque cette clé pour vous comprendre complètement . Merci

        (Citer ce commentaire)  (Répondre)

    3. Henry le Barde
      9 janvier 2013 at 18 h 09 min

      pascalbourdon,
      Je vous en prie !
      Très rapidement, vous trouverez la notion explicitée mieux que je ne pourrais le faire sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Positivisme_juridique. C’est très clair !

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    4. pascalbourdon
      9 janvier 2013 at 19 h 11 min

      je vous en remercie , je file m’instruire

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    5. 9 janvier 2013 at 21 h 25 min

      L’attaque contre le libéralisme est dirigée contre un libéralisme de la liberté sans contenu, sans finalité, désordonnée. Certains libéraux ont su développé une conception ordonnée du libéralisme comme Hayek (peut-être celui qui a le mieux compris l’importance du droit).
      Sinon, je ne suis pas sûr que notre ami Henry vise le positivisme juridique lorsqu’il vise le positivisme (ou pas seulement). Je pense qu’il vise plutôt une vision un scientiste de la société d’où les idées de finalité et d’ordre sont exclues. Il y a un lien avec le positivisme juridique mais c’est un peu différent. Seul notre hôte pourra nous éclairez sur ce point !
      Quant à l’ultralibéralisme, c’est une insulte déguisée. Cela n’existe pas : c’est uniquement un moyen de dénoncer le libéralisme que l’on n’aime pas…

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    6. 10 janvier 2013 at 13 h 53 min

      Scientisme, relativisme… nihilisme et cynisme ?
      J’ignore quel mot recouvrirait cette idée (large) avec le plus de pertinence. Il est clair que Henry critiquait le positivisme juridique comme la partie très visible et politique de cette… chose qui refuse contenu et finalité.

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