Les hommes en trop : la malédiction des chrétiens d’Orient

Photo :Matt Cardy/Getty Images/AFP

A l’occasion de la parution de son livre Les hommes en trop : la malédiction des chrétiens d’Orient, l’enseignant, éditeur, essayiste et journaliste Jean-François Colosimo a donné une conférence le 15 juin 2015 à la paroise Notre Dame d’Auteuil pour éclairer l’histoire et la tragédie actuelle des chrétiens d’Orient . Le temps d’y penser vous en propose un résumé.

Le sort des chrétiens d’Orient n’est pas d’abord un enjeu partisan mais un enjeu de civilisation. Leur disparition du Moyen-Orient signifierait l’avènement d’un monde dépourvu d’intériorité, de verticalité, de culture, de conscience c’est-à-dire d’humanité.

En effet ils sont non seulement les héritiers de cultures qui remontent à l’origine du christianisme mais aussi à l’origine de l’humanité. Les chants de la liturgie copte sont les ultimes témoignages de la musique telle qu’on la jouait à l’époque des pharaons. Vous voulez avoir une idée de la langue que parlait le Christ et qui fut également la langue de communication internationale pendant des siècles entre l’Égypte et le Pakistan et qui fut utilisée par les grands empires d’Assyrie et de Babylone ? Vous le pouvez grâce à nos frères chrétiens syro-chaldéens qui ont conservé l’araméen comme langue liturgique.

Si nous sommes attachés à la protection de la nature, si nous nous inquiétons des conséquences pour la biodiversité qu’entraîne la disparition des abeilles alors combien devons nous inquiéter de la catastrophe pour la biodiversité culturelle que représente la disparition progressive des chrétiens d’Orient !

Ce serait la victoire d’un univers globalisé qui arase les différences, les nuances, la multiplicité des identités et qui, pour cette raison même commence par éradiquer ceux qui ont toujours servi de pont dans la région entre les différentes communautés, qui ont toujours été des intermédiaires et des passeurs : les chrétiens.

Pour comprendre l’enjeu et la portée du drame qui se déroule sous nos yeux il faut commencer par s’émanciper de quelques clichés qui ont la vie dure en Occident comme dans le monde arabo-musulman.

1/ Le christianisme n’est pas la religion de l’Occident

Le christianisme est une religion orientale qui a fini par gagner l’Europe après s’être implantée en Orient. Il est indispensable d’avoir cette chronologie présente à l’esprit pour ne pas alimenter la contre-vérité que répandent les jihadistes de Daech et d’ailleurs selon laquelle les chrétiens d’Orient seraient les descendants des croisés ou les fils du colonialisme européen.

Les chrétiens d’Orient ne sont pas des petits cousins éloignés et nécessiteux, ce sont nos frères aînés dans la foi. Ils étaient là bien longtemps avant l’arrivée des musulmans. Ils sont les descendants des premières communautés chrétiennes fondées par les apôtres qui ont d’abord annoncé l’évangile en Orient.

A l’époque où Pierre et Paul y sont morts en martyrs, la Rome antique n’était pas la capitale de l’Occident mais celle d’un monde méditerranée tourné vers l’Orient : ni les îles britanniques, ni la Gaule, ni la Germanie n’étaient des foyers d’innovation culturelle. Leur évangélisation progressive fut bien plus tardive que celle de l’Orient. C’est dans l’actuelle Turquie qu’ont eu lieu les sept conciles œcuméniques c’est-à-dire les conciles qui regroupaient tous les évêques de la chrétienté. Ces conciles qui, aujourd’hui encore, sont reconnus comme œcuméniques par l’Eglise catholique romaine comme par les Eglises orthodoxes.

En 301, soit onze ans avant que l’empereur romain Constantin adopte le christianisme comme religion personnelle, le roi d’Arménie avait déjà reçu le baptême et fait de son royaume le premier pays chrétien.

2/ Les chrétiens d’Orient ne sont pas en voie d’extinction depuis la conquête musulmane

Le sort de chrétiens d’Orient s’est objectivement dégradé avec l’arrivée de l’Islam et son régime d’apartheid religieuse (dhimmitude) qui concédait la liberté de culte aux chrétiens au prix d’une double imposition fiscale et de la confiscation de leurs droits politiques.

Quand les Ottomans s’emparent de Constantinople en 1453, ils signent non seulement la disparition de l’Empire romain d’Orient mais également l’avènement d’un nouveau peuple à la tête du monde musulman : les Ottomans se substituent aux Arabes.

Pour les chrétiens cela signifie qu’au régime de la dhimmitude s’ajoute celui du millet : désormais chaque communauté chrétienne est considérée par l’empire ottoman comme une communauté de type nationale placée sous sa souveraineté mais dont les affaires internes sont gérées par le responsable religieux : évêque, patriarche, rabbin etc.

Désormais l’appartenance religieuse détermine l’identité du peuple et les règles juridiques qui lui sont applicables… du moins dans la mesure où elles n’entrent pas en contradiction avec celles de l’islam et ne remettent pas en cause l’inégalité juridique qui régissait les rapports entre non-musulmans et musulmans : charia bien ordonnée commence par soi-même…

Les sultans s’accommodent fort bien d’une situation où la gestion des affaires courantes est déléguée localement aux chefs religieux chrétiens qui prélèvent eux-mêmes l’impôt pour le leur reverser. Cette situation présente le double avantage d’éloigner le risque de révolte en isolant les communautés chrétiennes les unes des autres et de bénéficier d’une rentabilité fiscale supérieure à celle des populations musulmanes.

Mais cela ne signifie absolument pas que les chrétiens d’Orient aient vécu jusqu’à aujourd’hui dans une sorte de léthargie mortifère à l’image de Blanche Neige. Au contraire ils ont continuellement lutté de reconquérir leurs libertés politiques. Les chrétiens d’Orient ont longtemps participé au développement culturel et politique du Moyen-Orient en symbiose avec leurs compatriotes musulmans.

La pesanteur de l’islam et son régime de dhimmitude sont moralement injustifiables mais ne suffisent pas à expliquer la situation actuelle. Le sort tragique que connaissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient n’est absolument pas une fatalité inéluctable. Il n’était pas écrit d’avance. Il est le résultat d’un enchaînement de causes et de conséquences dans lequel la responsabilité de des puissances européennes puis des Etats-Unis est colossale.

3/ Les trois génocides chrétiens de Turquie et la responsabilité des puissances européennes

Au début du XXème siècle l’empire ottoman était peuplé à 30 % de chrétiens. Aujourd’hui ils ne représentent plus que 0,1 % de la population turque. Que s’est-il passé entre-temps ?

Ce n’est pas la conquête musulmane du Moyen-Orient qui a fait disparaître les chrétiens de Turquie mais une idéologie moderne inspirée par l’exemple de la révolution française de 1793 et par l’idéologie positiviste d’Auguste Comte : celle des jeunes-Turcs et de Mustapha Kemal Atatürk.

Si les persécutions et les massacres des Arméniens, des Grecs et des Assyriens chrétiens par les Ottomans et les Kurdes musulmans avaient commencé avant le déclenchement de la première guerre mondiale, la cause de leurs génocides respectifs est largement imputable aux calculs et aux trahisons des puissances européennes.

Les populations chrétiennes ont en effet été instrumentalisées de la manière la plus cynique possible par les puissances européennes qui les ont encouragées à se révolter contre l’empire ottoman et la jeune république turque avant de tourner casaque et de les abandonner aux mains des Turcs avec lesquels ils ont fini par trouver des accords.

Cette trahison en rase campagne est à l’origine du génocide arménien, de celui des Grecs pontiques et de celui des chrétiens assyrien. Mais surtout cette triple trahison a rendu impossible tout retour des chrétiens dans le jeu politique turc en en faisant aux yeux des musulmans de Turquie, des traîtres en puissance et des valets de l’Occident.

Génocide arménien : en 1915 la Russie encourage les Arméniens dans leur révolte contre l’empire ottoman déclinant et soutient la tentative de reconquête de leurs droits politiques avant de les lâcher brusquement. On connaît la suit : le gouvernement Jeunes-Turcs laïc inaugure le premier génocide du XXème siècle en massacrant 1,5 millions d’Arméniens.

Génocide des Grecs pontiques : en 1919 la Grèce, forte du soutien initial du Royaume-uni, de la France et de l’Italie se lance dans une guerre de reconquête des territoires peuplés de chrétiens orthodoxes et de langue grecque que le gouvernement ottoman affaibli avait cédés en Anatolie et en Thrace oriental. Mais en 1921 Français et Italiens retirent leur soutien aux Grecs, signent des traités de paix avec les Turcs, leur reconnaissent les territoires disputés et décident de leur vendere des armes pour nuire au gouvernement grec, désormais considéré comme un client du Royaume-Uni. La guerre s’achève en 1922 au bénéfice des Turcs et en 1923  ce sont 1,5 millions de Grecs d’Anatolie qui doivent fuir la Turquie et laisser derrière eux entre 450.000 et 900.000 morts, massacrés par les Turcs de 1914 à 1923.

Génocide assyrien : le génocide assyrien a eu lieu durant la même période et dans le même contexte que le génocide arménien et celui des Grecs pontiques. Il a été rendu possible par la politique du Royaume-uni qui voulait s’assurer que les grandes réserves pétrolières de la région de Mossoul feraient partie du mandat britannique de Mésopotamie (l’Irak) et non du futur État turc. Les Assyriens promirent donc fidélité à la Royaume-uni, chassèrent les Ottomans et les Kurdes de Mossoul et de sa région. Ils assurèrent au Royaume-uni le contrôle de la région. Mais en l’absence de soutien britannique ils n’obtinrent jamais le pays qui leur avait été promis et environ 300.000 Assyriens furent massacrés par les jeunes-Turcs en guise de représailles.

Ces trois tentatives de reconquête de leurs libertés politiques par les populations chrétiennes de l’empire ottoman ont été réprimées dans le sang et ont fait disparaître les chrétiens en tant que populations parce qu’elles ont été instrumentalisées par les puissances européennes qui les ont manipulées comme des pions.

4/ Les chrétiens au cœur du renouveau de l’identité arabe

Les chrétiens dits arabes sont en fait les descendants des chrétiens implantés avant l’invasion musulmane qui se sont progressivement arabisés. Tout en conservant l’usage de leurs langues et de leurs traditions liturgiques, ils ont adopté l’arabe dans la vie profane.

Ce sont notamment eux qui ont transmis l’héritage grec antique au monde arabo-musulman : pour transmettre Aristote il fallait déjà le connaître ! Ce sont ces chrétiens arabophones qui ont fait la civilisation arabe en créant une culture de la synthèse et de la transmission.

Ils ont également lutté pour pouvoir s’affirmer à l’égal des musulmans mais pas militairement. Ils ont cherché à développer le monde arabe en bonne intelligence avec leurs frères musulmans : d’abord en lançant le mouvement de la Nahda puis en promouvant le panarabisme.

Ils ont d’abord été à l’origine du mouvement de la Nahda au XIXème siècle, un mouvement de renaissance arabe moderne, à la fois littéraire, politique, culturelle et religieuse né dans le contexte de la décomposition politique de l’empire ottoman.

L’idée était de combler le retard accumulé pendant plusieurs siècles d’inertie par le monde arabe tant sur le plan technique que sur le plan des idées. Il s’agissait notamment de promouvoir le principe de la raison et la participation au pouvoir sur une base non-confessionnelle.

Les chrétiens arabophones seront ensuite à la pointe du panarabisme à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Partant du constat qu’à l’époque 1 arabe sur 10 était chrétien et 7 musulmans sur 10 n’étaient pas arabes ils ont cherché à mettre en valeur l’identité culturelle arabe pour faire émerger une société où la langue et non la religion serait le dénominateur commun. Il s’agissait d’un modèle de société alternatif et progressiste puisqu’il mettait fin de facto à l’apartheid religieux (dhimmitude).

Dans ce contexte les chrétiens étaient de gauche car ils ne pouvaient pas s’identifier à un ordre politique viscéralement discriminatoire à leur égard. Pendant la guerre froide les chrétiens palestiniens vont tenter de démontrer qu’ils sont les champions de l’identité arabe pour s’affranchir du soupçon d’être des agents de l’Occident et feront de la surenchère dans la lutte contre Israël.

Dans tous les pays arabes laïcs les chrétiens seront mis en avant à des postes politiques et diplomatiques et jouiront d’une égalité de fait avec leurs concitoyens musulmans dans des pays par ailleurs dictatoriaux comme la Syrie d’Hafez el Assade ou l’Irak de Saddam Hussein. C’est le syrien orthodoxe Michel Aflak qui fonde en 1947 le parti Baas en combinant socialisme arabe, nationalisme pan-arabe et laïcité. L’intellectuel palestino-américain Edward Wadie Saïd était un chrétien anglican de Jérusalem. Le leader nationaliste Georges Habache, fondateur et ancien secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), était un Palestinien de religion grecque orthodoxe. Tarek Aziz, ancien ministre des Affaires étrangères de Sadam Hussein, était un chrétien chaldéen.

5/ Les chrétiens d’Orient, premières victimes des guerres américaines

Les guerres américaines contre l’Irak et l’invasion de l’Irak en 2000 vont nuire énormément à l’image et à la situation des chrétiens arabes. Présentée comme une « croisade » contre « l’axe du mal » les guerres américaines seront perçues comme des guerres d’invasion – donc des agressions – par des Occidentaux qui se définissent eux-mêmes comme des croisés.

Pire, les gouvernements américains successifs ne cachent pas leur volonté redessiner la carte du Moyen-Orient et amènent dans leurs convois des pasteurs évangélistes qui apparaissent comme des supplétifs religieux de l’armée américaine. Le rejet dans le monde arabe est massif et les chrétiens arabes sont suspectés d’être la cinquième colonne des envahisseurs. Les attentats anti-chrétiens se multiplient en Egypte.

Les chrétiens prennent dans l’imaginaire arabe la place qui était celle des Juifs dans l’imaginaire de l’Occident chrétien : une communauté à l’allégeance toujours incertaine, spécialisée dans les métiers d’intermédiation, ouverte sur l’étranger et disposant de diasporas établies dans d’autres pays, mieux éduquée, mieux introduite dans les institutions et les centres de pouvoirs, mieux informée et faisant moins d’enfants pour mieux les éduquer. Quand des rumeurs folles se mettent à courir sur leur compte, elles reprennent les mêmes stéréotypes : ils empoisonnent les puits, ils enlèvent des petits enfants (musulmans cette fois-ci) pour les sacrifier au cours de leurs cérémonies religieuses, ils pactisent avec le diable etc.

La confiance nécessaire au projet d’une société politique fondée sur l’arabité plutôt que sur la religion recule tandis que la propagande jihadiste progresse. Les chrétiens d’Orient sont considérés de plus en plus comme des traîtres en puissance par les musulmans parce qu’ils sont considérés comme les alliés voire comme les supplétifs des puissances occidentales. Le panarabisme cède la place au panislamisme.

6/ Situation actuelle des chrétiens d’Orient

Ils sont 2 millions à s’être réfugiés en Turquie, 1 million au Liban sur une population totale de 6 millions tandis que 500.000 d’entre eux sont réfugiés en Jordanie, pays artificiel qui ne tient debout que grâce au soutien des Etats-Unis.

Dépourvus de protecteur international, dépourvus d’armées, de polices et de milices les chrétiens d’Orient sont de plus en plus menacés. Réfugiés en France ils perdent leurs repères communautaires et ne savent pas comment transmettre leur foi à leurs enfants.

Leur exil est également une catastrophe pour les musulmans d’ouverture qui se retrouvent seuls face aux jihadistes. Ces derniers sont actuellement armés par nos marchands de canons, soutenus par notre gouvernement et financés parses alliés au Moyen-Orient (l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar) qui sont également nos meilleurs clients et nos investisseurs : PSG, musée du Louvre, bailleurs de fonds de l’armée française à l’extérieur…

7/ Perspectives

La solution à la tragédie des chrétiens d’Orient est de nature politique et militaire. Il faut soutenir les puissances régionales qui ont des intérêts géopolitiques, des réseaux sur place, une connaissance du terrain, une volonté politique et de moyens : la Russie et l’Iran.

Il faut privilégier le moindre mal : Vladimir Poutine est infiniment préférable à Daech et l’Iran chiite est une puissance musulmane beaucoup plus ouverte au dialogue et beaucoup mieux disposée envers les chrétiens que les sunnites des Frères musulmans ou que les salafistes et autres jihadistes.

Pour mémoire la constitution donnée à l’Iran par l’ayatollah Khomeini prévoit que le Parlement doit compter un député juif et quatre députés chrétiens  c’est-à-dire beaucoup plus que ne l’exigerait une représentativité proportionnelle au poids de ces communautés !

De plus l’islam chiite De plus l’islam chiite est beaucoup mieux disposé que l’islam sunnite au dialogue, à la culture et à l’humanité en général. Il promeut une lecture allégorique du Coran et sa vision de l’histoire est une vision ouverte : on attend le retour de l’imam caché. Il développe une culture de l’image – les enluminures persanes – contrairement à la culture iconoclaste des sunnites.

Il connaît des sanctuaires religieux féminins ce qui en dit long sur sa conception de la femme par rapport aux pays du Golfe. Il porte en lui une aspiration à la justice : c’est la religion des déshérités contrairement à celle des émirs d’Arabie saoudite ou du Qatar. Enfin, il dispose d’un clergé et d’une parole d’autorité qui permet d’avoir des interlocuteurs fiables avec qui on peut négocier des accords durables.

Chrétien orthodoxe, Jean-François Colosimo a suivi, entre 1988 et 1998, des études de philosophie et de théologie à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études (Paris), à l’Université Aristote (Thessalonique) ainsi qu’à l’université Fordham et à l’Institut Saint-Vladimir (New York). Il a aussi effectué deux séjours de recherche au mont Athos et au mont Sinaï.

Spécialiste du christianisme et de l’orthodoxie, il enseigne depuis 1990 l’histoire de la philosophie et de la théologie byzantine à l’Institut Saint-Serge. Il a également mené une carrière d’éditeur (conseiller littéraire chez Stock, directeur littéraire chez Lattès, directeur éditorial chez Odile Jacob, puis à la Table Ronde et directeur général de CNRS Éditions). Il collabore régulièrement à plusieurs médias écrits et audiovisuels.

Dieu nous libère de l’idolâtrie de la famille

Certes le risque d’idolâtrie de la famille ne menace pas le gouvernement actuel mais il menace ceux qui, comme moi, ont manifesté contre le projet de loi du mariage pour tous.

Comprenons-nous bien : la famille est une cellule de base de la société. C’est une vérité d’expérience et de bon sens et en tant que citoyens nous avons le devoir de défendre le modèle de famille qui a fait ses preuves à travers les siècles.

Son délitement revendiqué par le gouvernement – Christine Taubira parlait elle-même de changement de civilisation – a été organisé au détriment des enfants à adopter en organisant légalement la possibilité de les priver d’un père et d’une mère. Cette privation était auparavant considérée comme le triste privilège des enfants de divorcés, elle est désormais officiellement promue au titre du progrès !

Mais la défense de la famille ne fait pas partie du dépôt de la foi. Nous la défendons en tant que citoyens au nom du bien commun. Nous la défendons parce que nous sommes des hommes libres, doués de raison et dotés d’une conscience et que c’est notre responsabilité. Au même titre que nos concitoyens non chrétiens. Nous ne pouvons pas faire moins !

Jésus n’a jamais exalté la famille

De sa naissance à sa mort en passant par son enfance et son enseignement la vie du Christ est un gigantesque pied de nez à l’exaltation de la famille.

Si la sainte famille est un modèle de sainteté elle n’est pas un modèle de famille. C’est même l’exact contre-pied d’une famille normale : c’est une famille centrée sur un enfant unique, né dans la rue, qui n’est pas le fils du père, qui a été conçu hors mariage et dont les parents n’ont jamais eu de relation sexuelle. Un enfant qui a eu deux papas en plus !

A l’âge de douze ans il fugue trois jours. Ses parents, morts d’inquiétude, le retrouvent finalement au Temple en train de discuter avec les docteurs de la loi. Légitimement bouleversés ils l’interrogent sur sa conduite : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois ! Ton père et moi, nous te cherchons, angoissés ». Au lieu de leur demander pardon et de faire repentance comme le ferait tout bon fils il se contente de feindre l’étonnement « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? » avant de leur transpercer le cœur en leur répondant avec une nonchalance teintée d’ironie « Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Luc 2, 41-52). Quel père de famille responsable et normalement constitué ne lui aurait pas flanqué une paire de baffes ?

Plusieurs années après Jésus enseigne aux foules quand quelqu’un vient l’avertir que sa mère et ses frères se tenaient au-dehors et cherchaient à lui parler. Là encore, au vu et au su de tout le monde et des intéressés en particulier, il répond : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » puis il tend la main en direction de ses disciples et de déclarer : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est pour moi un frère, une sœur et une mère » (Matthieu 12, 46-50).

Au moment de mourir Jésus se tourne vers sa mère qui, pas rancunière, se tenait au pied de la croix, désigne son disciple Jean « Femme, voici ton fils » et au disciple « Voici ta mère » (Jean 19, 25-27).

Certes le Christ n’a jamais cherché pas à détruire le modèle familial traditionnel mais il s’est toujours abstenu de le promouvoir. A chaque fois qu’il en a parlé c’est pour rappeler que la famille était secondaire dans l’ordre des priorités.

Quand la famille s’oppose à l’appel de Dieu

Au risque d’en choquer plus d’un rappelons que le Christ n’a jamais encouragé l’unité des familles mais qu’au contraire il a annoncé à ses disciples qu’entre la famille et lui il faudra parfois faire un choix radical.

« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera » (Matthieu 10, 34).

Le choix radical qu’il annonce est exactement du même ordre que celui qu’il annonce à propos de l’argent : on ne peut pas servir deux maîtres à la fois, il faut choisir ! La famille étant un bien secondaire, elle ne saurait être une priorité existentielle.

Très concrètement Saint François d’Assise a choisi d’obéir au Christ plutôt qu’à son père qui l’a menacé de le déshériter, l’a traîné en justice et avec lequel il a dû couper les ponts. Saint Thomas d’Aquin a été enlevé et retenu prisonnier pendant un an par sa famille qui souhaitait le détourner d’entrer chez les dominicains.

C’est pour cela que Jésus lui-même n’a pas fondé de famille. C’est pour cette même raison que les moines, les moniales, les prêtres catholiques – du moins ceux de rite latin – et les évêques des différentes Eglises orthodoxes ne fondent pas non plus de famille.

La famille n’est un bien aux yeux de Dieu que lorsqu’elle est ordonnée à la sanctification par l’amour et elle n’est qu’une voie parmi d’autres.

Si le Christ semble un « malin » plaisir à rabaisser la famille ce n’est certes pas pour la détruire mais pour la remettre à sa place : la famille ne doit pas nous détourner de l’essentiel qui est de répondre chacun à notre vocation propre.

Dans combien de familles catholiques la vocation d’un fils ou d’une fille est-elle vécue comme un drame ? Combien de familles catholiques prient ardemment pour qu’ éclosent des vocations….dans les familles des autres ?

Dieu nous libère de l’aliénation familiale

En elle-même la famille n’a rien de moral ou de saint. Elle est, elle aussi, marquée par le péché originel.

Il est symptomatique que les groupes criminels les plus résilients, ceux qui exigent et obtiennent de leurs membres de se sacrifier pour eux s’organisent non seulement sur le modèle théorique de la famille mais sur des familles réelles. La famille est le modèle explicite et très concret de la mafia italienne : Cosa nostra pour la Sicile, Ndrangheta pour la Calabre, Camorra pour la région de Naples.

La famille mafieuse est l’archétype de la famille érigée en norme suprême. Elle se situe par-delà le bien et le mal. On sacrifie tout à la famille, on ne respecte rien d’autre que la famille. C’est l’intérêt de la famille qui est la mesure du bien et du mal. La famille joue alors le rôle de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal dans la Genèse. Celui, le seul, que Dieu avait défendu de toucher.

La Bible elle-même nous rappelle que la famille traditionnelle et son extension (clanique ou tribale) ne font pas partie du plan de Dieu pour l’homme.

Elle le fait dès ses premières lignes : « C’est pourquoi un homme se séparera de son père et de sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux ne feront plus qu’un » (Genèse 2, 24).

Mais comme l’homme a la nuque raide et un cœur de pierre le Christ le rappelle : «N’avez-vous pas lu dans les Ecritures qu’au commencement le Créateur a créé l’être humain homme et femme et qu’il a déclaré : C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront plus qu’un ? » (Matthieu 19,5).

Et comme, même après avoir été baptisé, l’homme a vraiment la nuque raide et un cœur de pierre Saint Paul revient lui-aussi à la charge : « C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et les deux ne seront plus qu’une seule chair » (Ephésiens 5, 31).

Car, même lorsqu’elle n’est pas une structure criminelle, la famille dite traditionnelle peut très bien être le lieu de l’aliénation et de l’enfermement au nom d’un l’intérêt présenté comme supérieur : pour nouer des alliances politiques, pour enrichir le patrimoine, pour élargir la surface des champs cultivés combien de parents ont sacrifié la vocation, la liberté, le bonheur et dignité de leurs enfants ? Les Kennedy ont toujours une une conception traditionnelle de la famille…

C’est bien contre cette conception traditionnelle de la famille  que l’Eglise s’est toujours battue en promouvant le libre consentement des enfants contre les intérêts des familles et en contestant la toute-puissance paternelle. La plupart des comédies de Molière ne parlent que de cela et à chaque fois les amoureux trouvent un prêtre pour les marier en secret contre l’avis du père !

Conversion du cœur plutôt que combat pour les valeurs

Notre famille nous façonne en partie mais elle ne doit pas nous définir, nous empêcher d’évoluer et de répondre à notre vocation individuelle et personnelle. A la maîtresse de maison modèle Jésus n’hésite pas à dire : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part : elle ne lui sera pas enlevée » (Luc 10, 42).

Notre famille nous façonne mais elle ne doit pas nous fasciner. Elle ne doit pas nous empêcher de répondre à l’appel de Dieu qui s’exprime par la voix de notre conscience. Elle ne doit pas nous faire vivre en dehors de nous-mêmes en nous dissuadant ou en nous interdisant de creuser notre vocation profonde

En tant que chrétiens notre devoir est de nous convertir d’abord et de convertir nos familles ensuite. Car comme toute réalité humaine la famille doit être évangélisée. Elle doit être régénérée, subvertie – au sens propre du terme – par l’évangile.

Dans le plan de Dieu son rôle est d’être une cellule d’amour. Sinon c’est une cellule morte. La famille est un instrument pédagogique de sanctification. Un outil précieux mais non exclusif comme le manifeste l’existence du célibat consacré.

L’objectif des chrétiens n’est pas de promouvoir la famille traditionnelle en tant que telle ou la multiplication des familles nombreuses. Notre objectif est la sanctification des familles par l’évangélisation de ses membres.

Ce n’est pas forcément contradictoire mais c’est radicalement différent.

Le sens de l’humour : un trésor spirituel !

Dans les milieux chrétiens la joie est souvent plus valorisée que l’humour.

La joie d’être sauvé et la joie de se savoir aimé sont considérées – à juste titre – comme les signes extérieurs et les symptômes objectifs d’une foi vivante et non seulement théorique. Au point que l’absence de joie est suspecte. Frédéric Nietzsche disait  qu’il croirait peut-être en Dieu si les chrétiens avaient des « gueules de ressuscités ».

La joie des saints est même leur dénominateur commun : avant d’être reconnus saints ils doivent préalablement être reconnus bienheureux.

Pourtant le sens de l’humour me semble encore trop ignoré chez les chrétiens et chez les catholiques en particulier. Espérons que la récente publication de la première biographie française consacrée à GK Chesterton1 contribuera à changer cette situation et convaincre les croyants que le sens de l’humour est un outil de sanctification par excellence.

D’abord parce que le sens de l’humour permet d’humaniser notre vie ici-bas en nous aidant à ne pas nous laisser détruire par les coups de la vie et à regarder le mal en face sans pour autant sombrer dans le désespoir.

Ensuite parce qu’il contribue à la conversion de nos cœurs en prévision de la vie éternelle. Les vérités qu’on a le moins envie d’entendre sont celles dont on a le plus besoin et le sens de l’humour nous donne accès, de manière indolore parce que détournée, à ces vérités fondamentales qui nous paraissent trop souvent paradoxales – et donc inacceptables – parce qu’elles dénoncent le monde d’illusions et de mensonges dans lequel nous vivons.

Le sens de l’humour est d’abord une technique de survie

Le sens de l’humour lève les inhibitions qui nous paralysent face aux puissants ou face à ces proches dont nous redoutons le jugement. Le sens de l’humour est l’issue de secours qui permet à l’expression de nos émotions et de nos convictions de ne pas être étranglées.

En cas d’agression psychologique, verbale ou physique celui qui est dépourvu de tout sens de l’humour ou celui qui ne parvient pas à le mobiliser pour répliquer n’a le choix qu’entre la fuite, la soumission ou la rébellion et aucune de ces solutions ne le laissera indemne émotionnellement.

Même en choisissant l’affrontement et en gagnant le prix émotionnel à payer est exorbitant. L’affrontement suppose de mobiliser sa colère pour la recycler en source d’énergie et implique d’accepter la surenchère pour triompher.

La soumission et la fuite entraînent nécessairement une dégradation de l’estime de soi. Dans tous les cas et quel que soit le résultat la personne agressée aura nécessairement à gérer les blessures affectives qu’elle aura reçues, le stress post-traumatique que la mémoire amplifiera et un sentiment d’épuisement affectif.

A l’inverse celui qui se sert de l’humour comme d’une technique d’auto-défense en ressortira émotionnellement vainqueur même en étant physiquement perdant. Il échappera à l’humiliation volontaire comme à la surenchère en déplaçant le conflit sur un terrain où il se retrouvera en position de supériorité.

Cela lui permettra de ne pas sombrer dans l’épuisement, l’auto-dénigrement ou les souvenirs traumatisants. Même maltraité extérieurement il se sera protégé intérieurement et le siège de son intégrité morale et affective aura été préservé. S’empresser de rire de tout pour ne pas avoir à en pleurer, c’est la voie de la sagesse.

Le sens de l’humour, un art martial non-violent

C’est une forme de non-violence active qui ressemble à la philosophie de l’aïkido japonais ou du systema russe. C’est une forme de lâcher prise qui ne permet pas d’épargner systématiquement la douleur mais qui en réduit considérablement l’intensité et la portée.

On dit parfois de l’humour que c’est l’élégance du désespoir. L’expression est intéressante parce qu’elle suggère que même désespéré on peut conserver suffisamment d’estime de soi pour faire bonne figure et rester élégant moralement.

Cela suppose bien sûr de s’entendre sur le sens des mots et de bien distinguer le sens de l’humour de la moquerie et de la raillerie qui visent à blesser autrui. Le sens de l’humour consiste à regarder en face la tragédie du monde et de l’existence pour en souligner les aspects comiques, ridicules, absurdes ou insolites, pas à se moquer de sa belle-mère !

C’est une manière d’accueillir la douleur et de la raccompagner vers la sortie pour l’empêcher de s’installer. C’est une source intarissable d’espérance pour ceux qui souffrent – l’humour juif est né des persécutions – et une manière de substituer le plaisir à la douleur.

Quand l’humilité s’unit à l’amour ils engendrent l’humour.

Le sens de l’humour repose également sur l’humilité : il faut d’abord consentir à regarder la réalité telle qu’elle est et à se regarder soi-même tel que l’on est. Cette lucidité préalable suppose d’avoir le courage de regarder en face ses limites et ses faiblesses pour pouvoir en rire à son tour. Heureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes ils n’ont pas fini de s’amuser !

Il repose ensuite sur la vérité parce qu’il fait sauter toute prétention, toute boursouflure et tout mensonge. L’humour est toujours subversif parce qu’il révèle des vérités que l’on préfère cacher. Il démasque nos propres mensonges y compris ceux que nous cherchons à faire cautionner par Dieu.

Comme disait Voltaire, qui pourtant n’était pas un père de l’Eglise : « Si Dieu nous a faits à son image nous le lui avons bien rendu ». Son sens de l’humour est à la fois révélateur et prophétique puisqu’il anticipe Nietzsche qui déclarera au siècle suivant : « Dieu est mort (…) et c’est nous qui l’avons tué ! »

Le sens de l’humour repose enfin sur la charité parce qu’il repose sur la bienveillance envers autrui. C’est d’ailleurs ce qui le distingue de la moquerie ou de la raillerie qui sont dirigées contre autrui. La moquerie est naturelle au même titre que le péché originel, pas l’humour. Le sens de l’humour n’est jamais l’expression d’un mouvement d’humeur ou d’un trait d’esprit brillant mais éventuellement blessant.

Le Christ lui-même en fournit un bon exemple, au point que certains exégètes ont parlé d’ironie christique. Acculé par un groupe de pharisiens qui cherchent à le piéger en lui jetant dans les pieds une femme adultère et en lui demandant ce qu’il fallait en faire, le Christ ne relève pas le défi mais ne se dérobe pas non plus.

Il se contente de répliquer : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ». Puis, après leur départ honteux – l’évangile précise qu’ils partirent tous « en commençant par les plus âgés » – il enfonce le clou de l’ironie en demandant à la femme adultère sur un ton faussement étonné : « Eh bien, où sont donc passés tes accusateurs ? Personne ne t’a condamnée ? » (Jean 8, 7-10).

Le sens de l’humour n’est pas naturel, il est culturel

Rire de soi-même est un exercice de dépossession qui n’est pas naturel. Nous avons naturellement honte de nos faiblesses et notre tendance spontanée est de les dissimuler et de détourner l’attention sur celles d’autrui.

Le sens de l’humour est, à l’inverse, une disposition de l’esprit qui peut amener à exhiber ses propres faiblesses pour les subvertir par le rire. Cela suppose d’admettre sa propre vulnérabilité et d’accepter de reconnaître sa dépendance vis-à-vis des autres et vis-à-vis de l’Autre par excellence.

Le sens de l’humour n’est pas naturel mais culturel. Dans certaines cultures c’est même un art : l’humour anglais ou l’humour juif sont des acquis de civilisation et sans doute une des explications de leur capacité collective à se remettre en cause et à innover. Le sens de l’humour est culturel et c’est pour cette raison qu’il s’acquiert, s’éduque, se cultive et surtout se pratique.

Comme la vie spirituelle le sens de l’humour se nourrit, croît et se transmet parce que, comme la foi, il permet de croître en maturité, en humanité et en intelligence de la vie.

Le sens de l’humour agit comme le révélateur de vérités paradoxales

Le sens de l’humour est également un merveilleux révélateur de ces vérités paradoxales qui, précisément parce qu’elles sont paradoxales, sont négligées ou oubliées.

L’art du paradoxe c’est l’art de renverser les paradigmes, la capacité d’opérer des changements de perspectives. A l’image de Tristan Bernard sous l’Occupation. Arrêté un petit matin en tant que Juif pour être interné au camp de Drancy, il est emmené par les policiers/ Il n’a qu’un instant pour adresser un mort de réconfort à son épouse bouleversée. Il lui glisse alors à l’oreille : « Pourquoi pleurer ? Jusqu’à présent nous vivions dans l’angoisse, désormais, nous vivrons dans l’espoir. »

Parce qu’il éclaire les angles morts et révèle le dessous des cartes, le sens de l’humour nous prémunit contre les fausses évidences et nous libère des apparences.

Il prédispose ceux qui le pratiquent à accueillir de la Bonne nouvelle qui est le renversement de paradigme par excellence puisqu’il porte sur notre condition humaine et notre destinée individuelle.

C’est aussi le baume que les chrétiens peuvent passer sur le cœur de ceux qui redoutent, fuient ou refusent un Dieu vengeur et courroucé qu’on leur a présenté à tort comme le leur.

CS Lewis apaise les angoisses existentielles de bien des lecteurs quand il écrit à propos du jugement dernier : « Au fond l’humanité se divise simplement en deux catégories de personnes : ceux qui disent à Dieu Que ta volonté soit faite et ceux auxquels Dieu dit Que ta volonté soit faite. Tous ceux qui vont en enfer font partie de cette dernière catégorie ».

C’est enfin pour les chrétiens un antidote contre la tentation du fanatisme. Une foi aiguillée par le sens de l’humour est une foi qui apporte du sens au lieu de transformer la foi en un catalogue de sens interdits. C’est l’antidote au fanatisme puisque comme disait André Frossard, « les fanatique sont ceux qui font la volonté de Dieu…que Dieu le veuille ou non ! »

Le sens de l’humour est l’outil pédagogique par excellence et donc la meilleure manière d’annoncer le Dieu de Jésus-Christ. Mais au-delà même de ses vertus pédagogiques le sens de l’humour est d’abord une manière d’être au monde.

Une manière d’être dans le monde – en l’acceptant tel qu’il est – sans être du monde, en refusant la logique de la surenchère dans la colère et la haine. C’est une manière de se réconcilier avec le monde et de l’aimer sans le cautionner ni le juger.

Le sens de l’humour devrait être la voie de sanctification privilégiée des chrétiens.

1 Le Divin Chesterton, de François Rivière aux éditions Rivage (ça ne s’invente pas !)

Critique du cléricalisme parce que fidèle à l’Eglise : le cas du père Zanotti-Sorkine

On peut classer les conservateurs en deux catégories : ceux qui souhaitent conserver ce qui en vaut la peine pour le transmettre aux nouvelles générations et ceux qui refusent par principe de remettre en cause ce qui existe. Le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine appartient à la première catégorie. C’est pourquoi le témoignage qu’il donne dans le livre-entretien qui lui est consacré (Homme et prêtre : tourments, lumières et confidences) risque de lui aliéner ceux qui appartiennent à la deuxième. La franchise désarmante avec laquelle il décrit les dysfonctionnements, les non-dits, les impasses, les échecs dans le domaine pastoral est en effet inhabituelle. A l’image de son parcours de vie, son témoignage désarçonne.

Né d’un père corse et d’une mère juive d’origine russe, ce jeune juif inscrit au catéchisme par un père catholique non-pratiquant a petit à petit découvert que l’amour qui imbibait son foyer avait pour source un Dieu qui est Amour. Première conclusion : si la croissance de la foi dans un cœur suppose la réflexion, la naissance de la foi suppose d’abord une expérience de Dieu. Puis au contact d’un prêtre il sentira progressivement que Dieu l’a « pris » pour devenir prêtre et en ressentira un bonheur profond. Deuxième conclusion : la médiation humaine est le grand moyen dont Dieu se sert pour attirer les âmes à Lui. C’est notamment par la liturgie, premier outil de catéchèse que sa foi s’affermira. Troisième conclusion : notre intuition sensible est la porte d’entrée de notre âme et la négliger sous prétexte d’exalter la raison revient à supprimer le chemin qui mène à Dieu.

Ensuite il approfondira sa vocation au contact de femmes et d’hommes de Dieu remarquables. Mais sa vocation de prêtre sera longtemps entravée par de nombreux hommes d’Eglise. Avant de trouver sa place, d’être ordonné prêtre et de ressusciter littéralement la paroisse marseillaise en perdition qu’on finit par lui confier, Michel-Marie Zanotti-Sorkine vérifiera par lui-même cette maxime : on souffre parfois pour l’Eglise mais on souffre très souvent par l’Eglise.

Blessé par les contre-témoignages, les reniements et les trahisons qu’il a constatés dans le clergé, il livre un témoignage extrêmement précieux parce que sans concession au politiquement correct et sans crispation identitaire. Parfois animé d’une sainte colère, il n’hésite pas à porter le fer dans la plaie et à mettre le doigt là où ça fait mal mais sans esprit de polémique et sans laisser sa sensibilité, pourtant très vive, lui dicter ses propos. Son témoignage et les conclusions qu’il tire de son expérience sont dénués de toute complaisance mais pas de toute charité. Ses critiques portent sur des dérives et non des personnes. Son objectif est d’annoncer le Christ et de supprimer tout ce qui dans nos cœurs et dans nos mœurs y fait obstacle.

Fautes et responsabilités du clergé : quelques exemples

La promotion systématique d’une pastorale volontairement désincarnée au nom de l’authenticité dont le résultat a été de faire fuir les hommes de chair et de sang et de ne garder que les cerveaux sur pattes, espèce peu fréquente dans l’humanité courante mais malheureusement surreprésentés dans le clergé.

Le manque de charité dans l’accueil des candidats au baptême. L’esprit de système de certains responsables pastoraux qui impose des parcours fléchés préétablis à des personnes qui auraient besoin que l’on s’adapte à eux, à leurs possibilités et à leurs disponibilités constitue un contre-témoignage d’une portée incalculable. D’abord parce que seul l’accueil au cas par cas permet de montrer à quelqu’un qu’on le considère comme une personne et pas comme un numéro. Ensuite parce que préférer se raccrocher à des schémas pastoraux plutôt que d’accueillir les gens tels qu’ils sont c’est le signe qu’on ne croit plus la Grâce capable d’agir. Car s’il n’y avait qu’à suivre un système établi l’Esprit Saint ne servirait plus à rien.

L’affaissement du désir missionnaire. Michel-Marie Zanotti-Sorkine l’affirme sereinement : l’expansion du règne de Dieu et le désir de faire de nombreux chrétiens n’est pas premier chez un certain nombre de responsables de l’Eglise. De là le conservatisme funeste et le dogmatisme que l’on rencontre en matière pastorale (plus souvent qu’en matière doctrinale) de certains responsables diocésains face à toute initiative nouvelle remettant en cause les pratiques déjà établies.

La cléricalisation des laïcs. Elle résulte de la sous-traitance de certaines tâches pastorales à des paroissiens les plus engagés et entraîne des conséquences déplorables. D’abord parce qu’en enrôlant des laïcs dans une équipe liturgique, un conseil pastoral ou dans la gestion des comptes paroissiaux on les détourne de leur devoir d’état – être présents à leur famille, à leurs amis et à leurs collègues de travail – et donc de leur vocation qui consiste à témoigner de leur foi là où le prêtre n’est pas accepté et là où il ne peut accéder. Ensuite parce qu’à force d’empiéter sur les prérogatives du prêtre on aboutit à des querelles de pouvoirs qui blessent la communion et la charité.

Le manque de charité fraternelle entre les prêtres : c’est parce que le fonctionnement des structures ecclésiales a été calqué sur le modèle de l’entreprise et non sur celui de la famille que l’on se retrouve avec des prêtres qui se comportent comme des PDG, des militants syndicalistes, des gestionnaires et des carriéristes. Ce manque de charité fraternelle est imputable au manque de vie commune des prêtres. Car la vie commune oblige à accorder de la considération à son voisin, à se mettre à sa place et à faire preuve de patience : elle oblige à l’amour ! On aboutit au paradoxe que la vie d’un apôtre exige parfois d’eux moins de sacrifices offerts par amour que celle d’un père ou d’une mère de famille qui, eux, mènent avec leurs enfants une vie communautaire et doivent sacrifier par amour une partie de leurs désirs et de leurs envies.

L’atrophie de la vie spirituelle des chrétiens que masque la démultiplication des instances réflexives, des groupes d’échanges et de communication. Elle est la seule responsable du peu de fruits et de vocations qu’on ne cesse de déplorer.

Des recommandations de bon sens

Dans les églises le primat doit être donné à la propreté, à la beauté et au silence, source de fécondité surnaturelle. Pour les personnes le primat doit être accordé à l’accueil, à l’écoute et à la bienveillance : tout jugement doit être banni. L’accueil doit être tel que nul ne puisse se plaindre de ne pas avoir rencontré la tendresse de Dieu.

L’organisation de la paroisse doit prendre pour modèle celui de la famille: infrastructure minimaliste voire inexistante, réunions rares et dans un contexte convivial – autour d’un verre ou d’une bonne table. Les relations entre les paroissiens et avec le prêtre doivent être simples et franches : pas de pharisaïsme, nous sommes tous des êtres en voie de conversion. Les échanges doivent baigner dans un climat de simplicité bienveillante et d’égalité entre les êtres.

Le catéchisme est une matière que l’on doit enseigner et que les enfants doivent apprendre. Mais il ne peut se transmettre positivement que dans un climat surnaturel dans lequel Dieu s’éprouve avant qu’Il ne se pense. La priorité est donc d’initier les enfants à la prière, à la messe et aux sacrements. Il faut aussi leur fournir des exemples vrais et crédibles, notamment en leur transmettant les témoignages que constitue la vie des saints racontée dans des dessinées de qualité comme la vie de Don Bosco par Jijé. Il faut aussi que ceux qui annoncent le mystère en vivent. C’est pourquoi des catéchistes qui ne pratiquent pas ne devraient pas être autorisés à faire le catéchisme. Seule la cohérence entre les paroles et les comportements peut être crédible.

L’alliance du trône et de l’autel, péché originel de l’épiscopat français 

En Angleterre Thomas More, et avant lui l’évêque Thomas Becket, ont refusé de compromettre l’annonce de l’Evangile en apportant la caution de l’Eglise à des hommes de ruse et de sang qui cachaient sous la bannière de Dieu leurs ambitions ou leurs folies personnelles.

Le martyre de saint Thomas More a marqué l’entrée de l’Eglise catholique d’Angleterre dans une longue période de persécution et de clandestinité, parfaitement conforme d’ailleurs à ce que le Christ avait prévu et prédit de son vivant : A cause de moi on vous jettera en prison, on vous traînera devant des rois et devant des gouverneurs (Luc 21, 12).

Contrepartie logique de cette situation évangélique : l’Eglise catholique a été préservée de toute compromission avec le pouvoir monarchique. Là-bas c’est l’Eglise anglicane qui a été décrédibilisée par l’alliance du trône et de l’autel. C’est même pour la cautionner qu’elle a été inventée.

En France c’est au contraire l’épiscopat catholique qui a toujours cautionné cette monstruosité théologique en acceptant de sacrer les rois à Reims. N’est-ce pas là l’origine de cette tradition de lâcheté épiscopale dont l’Eglise de France continue de déplorer les effets ?

Car il ne faut pas se voiler la face : la pusillanimité de nos évêques n’est pas nouvelle. Le légalisme et le gallicanisme sont des maux et des symptômes anciens dans l’histoire de l’Eglise de France.

En 1431 c’est une laïque, Jeanne d’Arc, qui meurt par la volonté de l’évêque Cauchon, parce qu’elle s’était dressée contre le pouvoir temporel anglais et bourguignon.

En 1791, l’épiscopat rallie majoritairement la Constitution civile du clergé. Le simple fait que son rédacteur, Charles-Maurice de Talleyrand, ait été un évêque qui n’avait pas la foi n’est-il pas suffisamment éloquent en soi ?

En 1905, l’épiscopat n’ose pas davantage se lever contre la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui constitue une rupture unilatérale du concordat de 1801 et impose l’approbation préalable du gouvernement pour la nomination des évêques.

En 1940, l’épiscopat ne dénonce pas le décret anti-juifs de Vichy, ni les déportations à l’exception notable de Mgr Salièges, archevêque de Toulouse.

En 1983, l’épiscopat ne réagit pas plus lors du projet de suppression de l’école libre à l’exception notable de Mgr Lustiger.

En 2013 la majorité silencieuse de la conférence des évêques de France prend ostensiblement ses distances vis-à-vis des manifestations organisées pour défendre la famille en 2013 contre le projet de loi présenté par le gouvernement.

Toujours dans le sens du vent, jamais à contre-courant, en décalage permanent avec les attentes et les besoins du peuple chrétien la plupart de nos évêques ont des réflexes de notables plutôt que de pasteurs. Pire : ils maltraitent les prêtres qui agissent en vrais pasteurs : quand on pense que le père Michel-Marie Zanotti-Sorkine a été refusé à la Chapelle de la rue du Bac, officiellement parce que l’engouement que suscitait sa venue a « inquiété » en haut-lieu….

Conséquence logique de ce manque de pasteurs, le troupeau se disperse.

Dans le meilleur des cas les catholiques passent avec armes et bagages chez les chrétiens évangéliques qui, eux, n’ont pas renoncé à leur liberté intérieure, ne sont pas timorés, encouragent les fidèles à prendre la parole et à prendre des initiatives, notamment pour annoncer la Bonne nouvelle à nos frères musulmans.

Dans le pire des cas ils s’éloignent de l’Eglise et du Christ.

Bien sûr on pourra opposer quelques exemples d’évêques courageux. Bien sûr il y a encore Philippe Barbarin, Dominique Rey ou Jean-Pierre Cattenoz. Bien sûr il existe des poissons volants mais, objectivement, ce n’est pas la majorité de l’espèce !

Face au contraste qui apparaît entre les prêtres remarquables que j’ai la chance de connaître depuis de longues années et les évêques régulièrement nommés une question me taraude : l’épiscopat français regorge-t-il à ce point de véritables pasteurs qu’il soit obligé d’en recaler certains au moment de procéder à de nouvelles nominations ?

Au vu du comportement des évêques qu’il m’a été donné d’observer leur désignation me semble plutôt se faire sur la base d’autres critères : souplesse dorsale, régime alimentaire à base de couleuvres, aversion pour le risque, capacité à mettre de la distance sous prétexte de prendre de la hauteur, rigueur dans la gestion de sa carrière, peur du contact humain, esprit de corps et méfiance vis-à-vis du principe de subsidiarité.

La pusillanimité de l’épiscopat est à l’origine de sa démission mais nourrit également la culture du déni de réalité. Le meilleur exemple me semble son tropisme européiste et son unanimisme aveugle.

Par pur mimétisme avec les milieux dirigeants, nos évêques confondent – volontairement ? – le dogme on ne peut plus chrétien de l’universalité du salut qui découle directement de l’unicité du genre humain avec celui de l’ouverture systématique des frontières, conçue pour faciliter la circulation de la main-d’œuvre servile et généraliser l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le problème n’est-il pas que l’épiscopat a été pendant des siècles à la tête de l’un des trois ordres qui ont structuré la société française sous l’Ancien régime et que cela a laissé des traces très profondes de corporatisme que l’on pourrait résumer par le mot cléricalisme ?

Car au fond préférer un manque de charité à un désordre, préférer l’évitement plutôt que la rencontre ce sont des réflexes de notables ou de fonctionnaires et non de pasteurs. On ne peut pas être à la fois dans le monde et du monde. On ne peut pas à la fois être l’un des soutiens de l’ordre social et signe de contradiction aux yeux des hommes.

Dans un régime comme le nôtre cette recherche d’harmonie à tout prix avec le corps social signifie ne jamais s’aliéner l’opinion publique et les faiseurs d’opinion publique. En d’autres termes se ranger toujours du côté des puissants du moment.

Dans des régimes plus autoritaires cela signifie ne jamais affronter les détenteurs du pouvoir temporel, surtout si ces derniers se sont auto-proclamés défenseurs et gardiens de la foi. En France ça a donné le gallicanisme, en Angleterre ça a donné l’anglicanisme.

L’alliance du trône et de l’autel est le péché originel de l’épiscopat français.

Vivre et travailler au pays

Vivre et travailler au pays c’est l’aspiration de ceux qui veulent simplement vivre et vivre simplement. Vivre chez eux et parmi les leurs. La plupart de ceux qui y ont renoncé l’ont fait sous la contrainte : guerre, persécution, famine, contrainte économique. Vivre et travailler au pays, c’est le désir spontané de la plupart des hommes et ce quels que soient les continents. c’est quelque chose à prescrire plutôt qu’à proscrire.

A contrario l’immigration de masse n’est pas un phénomène spontané : c’est un phénomène organisé au bénéfice d’un petit nombre d’intérêts économiques. C’est un phénomène organisé mais par en vue du bien commun. C’est quelque chose à proscrire plutôt qu’à prescrire.

Historiquement l’immigration de masse a toujours servi les intérêts économiques de milieux d’affaires : le commerce transatlantique des esclaves a fait la fortune de villes comme Bordeaux ou Nantes et a enrichi les actionnaires des sociétés qui l’organisaient. Voltaire est sans doute le plus célèbre de ces actionnaires. Aujourd’hui l’immigration de masse sert à mettre en concurrence sur le marché du travail des autochtones précarisé et des prolétaires importés pour faire jouer les salaires à la baisse.

A ce petit jeu les autochtones précarisés sont toujours perdants car, contrairement à leurs concurrents, ils savent qu’ils ont plus à perdre qu’à gagner à jouer au jeu du moins-disant. Mais surtout ils sont livrés à eux-mêmes contrairement aux prolétaires déracinés qui – tout déracinés qu’ils soient – sont néanmoins fortement encadrés.

Quand l’immigration de masse était régulière c’était les entreprises comme Renault ou Peugeot qui organisaient des tournées promotionnelles dans les pays du Maghreb fraîchement décolonisés. Ils y recrutaient des hommes jeunes, forts et sans qualification pour venir chez nous faire tourner les usines et grossir les bidonvilles de Nanterre, Noisy-le-Sec, Champigny ou, à Nice, celui de la Digue-des-Français. Aujourd’hui l’immigration de masse est irrégulière mais elle est toujours organisée et les prolétaires déracinés sont toujours bien encadrés.

D’abord par leurs propres compatriotes qui constituent des filières d’immigration clandestine et/ou des mafias. Ce sont eux qui littéralement créent les immigrés en déracinant leurs compatriotes. Ce sont également eux qui, les premiers, les exploitent et les esclavagisent : en les traitant comme de la marchandise pendant le trajet puis, une fois arrivés à destination, en les enrôlant dans la prostitution, les trafics et surtout le travail non-déclaré pour leur faire rembourser le coût de leur passage.

Ce sont ensuite les entreprises qui les embauchent en fermant les yeux sur leur statut et sur leurs conditions de vie pour les faire travailler au noir c’est-à-dire à moindre coût. C’est toujours ça de gagné ! Ces entreprises sont souvent les sous-traitantes des grands groupes du CAC 40, piliers du MEDEF, qui font les étonnés à chaque fois qu’ils « découvrent » que l’un de leur sous-traitant exploite des clandestins. Pourtant elles sont les premières à réclamer davantage d’immigration au nom d’une croissance qui ne crée plus d’emplois en France depuis qu’ils ont la possibilité de délocaliser leurs usines et de paradifiscaliser.

Parmi ceux qui encadrent et pérennisent l’immigration de masse figurent également les associations anti-racistes et les associations d’aides aux immigrés. Pour justifier leur existence et continuer de toucher les subventions publiques qui les font vivre, elles consacrent tout leur temps et leur énergie à rendre juridiquement inextricable, pratiquement impossible et symboliquement impensable l’expulsion des clandestins. Sans leur obstruction persévérante la réapparition de bidonvilles au cours des années 1990 n’aurait pas été possible.

Enfin, last but not least, toutes les femmes et les hommes politiques qui, par conviction ou par démission, ont ratifié ou appliqué les accords de Schengen qui interdisent désormais à l’Etat français de décider qui a le droit de venir s’établir sur son sol et qui doit s’en aller. La préférence accordée (tacitement) depuis quarante ans par les gouvernements successifs aux prolétaires déracinés est directement responsable de la marginalisation, dans leur propre pays, de ceux qu’on appelle désormais les « petits blancs » faute de pouvoir désigner autrement tous ceux dont les intérêts ne sont pas défendus par aucun lobby communautaire. Mais le mal ne s’arrête pas là.

Car l’application systématique du principe de préférence supranationale est également en grande partie responsable du déclin de tous ces pays africains que les gouvernements successifs ont toujours prétendu aider alors qu’ils siphonnaient leurs forces vivres sous le regard complaisant de leurs dirigeants. La complaisance de ces derniers est d’autant plus assurée qu’elle est tarifée. Les fonds versés au titre de la coopération et du développement finissent invariablement dans les caisses des dictateurs « amis de la France » et de leur clientèle.

Ce système où les pauvres des pays riches payent pour les riches des pays pauvres est en effet la garantie que le cercle vicieux de l’immigration de masse ne sera pas rompu. Car il s’agit bien d’un système vicieux ou, pour reprendre la terminologie de saint Jean-Paul II, d’une « structure de péché ». Comment en effet un pays pourrait espérer se développer quand chaque année il est privé de ses ressortissants les plus jeunes, les plus courageux et parfois les plus instruits qui vont tenter leur chance en France en croyant y trouver un eldorado qui n’existe que dans leurs rêves ?

L’immigration de masse est un système vicieux et vicié qui transforme des Africains en déracinés et qui est co-responsable du naufrage sans fin et sans fond de leurs pays d’origine. Elle transforme des Africains en immigrés, enprolétaires et parfois enesclaves puis les enrôle pour pousser au chômage des autochtones fragilisés mais encore considérés comme trop chers. Elle organise la concurrence, c’est-à-dire l’affrontement, des plus fragiles au bénéfice exclusif des quelques organisateurs de ces jeux du cirque contemporains. Elle alimente désormais une croissance qui ne crée plus d’emplois au service d’une économie où l’argent n’a plus besoin des gens.

L’immigration de masse c’est le visage que prend aujourd’hui l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est elle qui détourne les hommes de vivre et de travailler chez eux, pour eux, pour leurs proches, pour leurs descendants et pour le bien commun. L’arrêt de l’immigration de masse est une mesure de salut public pour les peuples européens comme pour les peuples africains.

L’anti-immigrationnisme est un humanisme. Aujourd’hui c’est même le seul.

Olivier Chegaray : “Il ne faut pas regarder les mots, il faut regarder la personne, ce qui se passe dans son cœur”

Comme tous les pays développés le Japon est confronté au délitement du lien social et à l’atomisation de la société, particulièrement chez les plus jeunes. La crise du sens traverse la société japonaise comme toute autre société post-moderne. De ce point de vue le Japon et la France se ressemblent et les chrétiens d’ici et de là-bas sont confrontés au défi d’annoncer d’abord la Bonne nouvelle à une société qui a soif de sens mais qui est le plus souvent ignorante du vocabulaire de la foi et qui est immergée dans la culture de la consommation. Ou à celui de nouer un dialogue inter-religieux qui évite les querelles de mots pour permettre aux êtres de se rencontre en vérité et qui, a contrario, ne cède pas à la tentation de diluer les différences dans un syncrétisme dépourvu de sens. Mais le Japon est aussi un pays qui a une identité propre. La foi y germe dans une culture différent qui en fait ressortir des aspects que nous méconnaissons parfois en France. Le temps d’y penser est donc heureux de vous proposer cet entretien avec le père Olivier Chegaray des Missions Etrangères de Paris (MEP) qui vit depuis 45 ans au Japon.

Père Olivier, merci de nous recevoir dans ce lieu, le. Pourriez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Olivier Chegaray. Chegaray, c’est un nom basque. Je suis arrivé au Japon il y a 45 ans, huit ans d’abord dans le Hokkaidô, puis j’ai été appelé à Tokyo pour m’occuper des jeunes universitaires. Ici nous avons trois centres au total. Je m’occupe plus particulièrement du centre pour les jeunes, depuis 25 ans.

Shinseikaikan signifie vie et vérité. Le fondateur est un Japonais qui a donné ce lieu avant la seconde guerre mondiale. Il ne voulait pas que cela soit une structure ecclésiastique. Nous avons donc plutôt un statut ONG. J’en suis le directeur. Nous sommes laïcs et indépendants. Il y a une trentaine de personnes environ qui font vivre ce lieu.

Lors du tremblement de terre de mars 2011, nous avons été très secoués et le bâtiment a été fragilisé. Il doit être détruit à partir du mois d’avril cette année, et reconstruit dans quatre ans. C’est une situation difficile. Nous avons un contact avec l’Université Sophia qui est à côté pour un lieu de remplacement.

J’appartiens aux Missions Etrangères de Paris. C’est une société de prêtres séculiers au service d’un évêque. Je suis au service de l’évêque de Tokyo qui m’a nommé ici. Je vis aussi avec l’ancien évêque de Tokyo qui est quelqu’un de remarquable et qui a une grande audience au Japon, bien au-delà des cercles catholiques. C’est une personne très ouverte à tous les problèmes du monde. Il s’agit de Monseigneur Mori Kazuo, mais il n’aime pas du tout être appelé Monseigneur.

En France, quand je dis que je suis missionnaire, — je n’aime pas le terme mais je suis quand même obligé de le dire quand on m’interroge — ça a une très mauvaise connotation. Les gens pensent que je suis un agent de la colonisation, que je force les pauvres Japonais qui ont déjà une excellente religion… Je les laisse parler. Comment leur expliquer ? Ce n’est absolument pas ça.

Comment se passe l’accueil des jeunes ?

Les jeunes qui ont entendu des cours toute la journée attendent autre chose qu’un autre cours sur la religion. Le point de départ de nos activités est, si possible, une expérience commune sur laquelle nous réfléchissons avant d’en approfondir le sens à la lumière de l’Evangile et de célébrer ensemble la joie d’être réunis sous le regard de Dieu.

J’ai été pendant dix ans le coordinateur des étudiants catholiques pour toute l’Asie. Pendant longtemps il y a eu des échanges entre jeunes japonais et jeunes de l’Asie. C’est comme ça que j’ai pu voyager un peu partout en Asie et cela a été une expérience très enrichissante.

J’ai notamment organisé des échanges avec les jeunes Coréens pour participer à la réconciliation entre les deux pays et ça continue encore aujourd’hui, même si les jeunes ont beaucoup changé… En France aussi, je crois, les jeunes d’aujourd’hui sont très centrés sur les jeux et internet et moins ouverts à la rencontre. C’est un peu le lot de tous les pays très développés.

Vous vous occupez aussi d’un centre de recherche ?

Oui, c’est un centre de recherche sur les problèmes sociaux. Nous publions une revue six fois par an. Je porte ça à bout de bras avec quatre cinq personnes. Ce n’est pas facile. Cela ressemble un peu aux semaines sociales en France. Il y a un thème donné. Ce sont des chrétiens laïcs (journalistes, professeurs, entrepreneurs…) qui sont heureux de se retrouver pour parler. Il y a aussi des non-chrétiens.

Nous avons un séminaire par an qui regroupe une centaine de personnes. Au fond la question, c’est comment être chrétien dans le monde d’aujourd’hui. Ce centre des chrétiens laïcs est unique au Japon. Cela m’a énormément apporté. Organiser ces échanges aujourd’hui est difficile.

Je suis aussi le responsable des Missions étrangères au Japon. On a les mêmes problèmes de vieillissement et de désaffection qu’ailleurs. On s’inquiète un peu de l’avenir tout en pensant qu’il faut faire confiance. Le dimanche je suis sans une paroisse, à Koen-ji à une demi-heure en train d’ici. On est de moins en moins pour de plus en plus de travail.

Quel est le cœur du message chrétien, catholique, et comment votre grande expérience du Japon et de l’Asie a t-elle enrichi, approfondi votre foi ?

[Rires] On pourrait en parler des jours ! Je pense avoir acquis, grâce aux Japonais, une sensibilité nouvelle vis-à-vis de la nature et aussi concernant le contact humain, la beauté, le sens de la vie. En France nous avons une approche extrêmement intellectuelle de la foi et dogmatique alors que celle des Japonais est beaucoup plus intuitive, globale, et beaucoup plus généreuse aussi. Ils ont horreur de mettre des idées dans des boîtes.

Ce sont aussi des gens qui ont un regard sur la vie tout à fait différent du nôtre, un regard qui n’est pas un regard abstrait. Un regard charnel, je dirais, qui n’intellectualise pas. En France, nous sommes le peuple du logos. Ce sont les mots qui importent. Quand on a dit quelque chose, on pense que c’est vrai et que c’est la conclusion, tandis qu’au Japon tout est processus, on n’a jamais le mot de la fin.

On parle les uns avec les autres. Il y a un art de vivre ensemble très différent de la France où l’on est plus carré. Foncièrement les Japonais ne sont pas un peuple du logos, la vraie réalité est au-delà des mots. Ce ne sont pas les mots ou les idées qui comptent, mais ce qu’il y a profondément dans mon cœur qui se dévoile dans la rencontre, l’échange qui se passe sans qu’on assomme les autres, sans vouloir dire « moi je, moi je » sans arrêt ou  » moi je dis, moi je pense ».

Ici il y a une écoute plus profonde, plus patiente. On juge moins les autres finalement. C’est sur ce point là que je pense avoir le plus changé. Du point de vue chrétien, ici, je parle moins. Et surtout je ne commence pas par assommer les jeunes avec l’idée du péché.

Cette idée, présentée de manière abrupte, à mon avis, ce n’est pas l’Evangile, et c’est une grande erreur. Les Japonais culpabilisent facilement. C’est un peuple extrêmement sérieux, peut-être trop même. Souvent les gens sont tendus. Si on leur rajoute l’idée du péché, ça les tue. Nous sommes ici pour apporter l’Evangile. C’est le salut de tout l’être. C’est la bonne nouvelle qui doit créer la joie. En France je le savais intellectuellement, mais c’est ici que je l’ai compris profondément. Le péché, on en parle mais après. Les Japonais ont aussi un sens de l’incomplétude. Il y a, de plus, le pur et l’impur; c’est très important ici.

Il faut aussi dire que le logos est un défaut qui a ses qualités. En France on interroge beaucoup, on questionne souvent. On pense qu’il y a une vérité et qu’on doit y aller, tandis qu’au Japon il y a un syncrétisme énorme. Tout est dans tout et souvent on est dans l’entre-deux, dans le vague, sans conclusion.

C’est un peu la faiblesse du Japon. On a peur d’arriver à une conclusion pour ne pas mécontenter des gens ou les rejeter. Finalement la France et le Japon sont deux pays qui se complètent admirablement. Il faudrait envoyer des millions de Japonais en France et des millions de Français au Japon.

C’est un projet d’avenir… !

[Rires] Oui… Les Français, je crois, ont encore beaucoup à apprendre sur le plan humain. Mais en même temps les Japonais peuvent être très durs entre eux. Il y a des situations où le rejet de l’autre est plus fort qu’en France, lorsque par exemple quelqu’un ne parvient pas à s’adapter.

Mais en général il y a une attention à l’autre, un savoir-vivre, une manière de résoudre les conflits en interrogeant tout le monde, qui pour moi est extrêmement intéressante. En France la décision vient souvent d’en haut. Au Japon on se consulte davantage.

Comment êtes-vous arrivé au Japon ?

J’étais étudiant à la Sorbonne. Je suis passé un jour dans la rue du Bac. J’ai vu les Missions étrangères. Je suis entré… mais je n’ai pas choisi le Japon. Je n’avais aucune idée d’un pays en particulier mais je voulais aller en Asie, sans trop savoir pourquoi. A cette époque on était affecté à un district pour la vie. Pour moi ce fut celui d’Hokkaidô. Puis l’évêque de Tokyo m’a appelé ici.

Mon obéissance et les choix de mon supérieur se sont révélés excellents pour moi. Je n’ai jamais eu la moindre difficulté à vivre au Japon. La nourriture me va totalement. Je suis Normand de naissance et il y a quelques ressemblances avec la mentalité d’ici. Mais j’ai des confrères qui ont beaucoup de mal à se faire au Japon. Ils sont trop logiques, trop impatients. Au bout d’un moment ils reviennent en France.

Moi, je n’ai jamais eu envie de rentrer en France, et je me suis fait des amis ici, Jean-François Sabouret [sociologue français spécialiste du Japon] notamment qui m’a beaucoup aidé. Il m’a apporté sa grande connaissance du Japon, son regard lucide. C’est quelqu’un de très ouvert. Dans le Hokkaidô il y avait les « salons Sabouret ». Avec ses interrogations il m’a sorti du ghetto catholique et cela m’a fait beaucoup de bien. J’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour lui. J’y ai aussi connu Augustin Berque [géographe, philosophe et grand connaisseur du Japon].

Que pensez-vous du dialogue inter-religieux ?

Je me suis beaucoup intéressé au bouddhisme. Pendant dix ans, j’ai fait du zazen toutes les semaines avec un groupe et des bonzes. Nous avons d’excellentes relations avec les bonzes. Ce sont des gens respectueux, d’une générosité et d’une ouverture extraordinaire. Je n’ai jamais ressenti une quelconque inimitié. A chaque fois qu’on allait dans un temple, le bonze nous disait de surtout continuer à faire la messe. J’ai connu des grands bonshommes d’une simplicité désarmante.

Je me rappelle notamment d’un bonze d’un rang très élevé dans la hiérarchie de l’école Zen, qui, un jour, m’a invité chez lui. Et après le repas, il me propose de m’appendre les origamis, et il me dit: figurez-vous que je fais des origamis de la Vierge Marie. Toute la journée nous avons fait des origamis. Nous n’avons pas parlé de problèmes théologiques ardus. La rencontre fut heureuse.

En même temps les séances de zazen sous sa direction étaient sévères. Il était dur, et sans doute il le fallait avec moi. Aujourd’hui j’ai moins le temps de faire ces rencontres et je le déplore.

Est-ce que cette ouverture au bouddhisme, à l’école du bouddhisme Zen par exemple, est partagée par vos confrères ou bien est-ce quelque chose qui vous est propre ?

Mes confrères m’ont toujours approuvé. Et j’ai eu un confrère qui était beaucoup plus avancé que moi dans ce domaine. Tous les matins il faisait zazen. Cela dit, ici, la paroisse est très fermée. On fait de la pastorale. Mais les contacts avec les prêtres japonais sont bien meilleurs qu’avant. Il y a plus d’échanges. Avant les années 1990, on peut dire que chacun restait un peu dans son coin.

Les mots de la Bible, comment les retrouvez-vous dans la langue japonaise ?

Ce sont des mots qui ne leur disent d’abord rien du tout: la rédemption, la trinité, l’agneau de Dieu, le prophète. Mais en cherchant bien on trouve quand même des équivalents. La principale difficulté est de traduire le mot Dieu au sens où nous l’entendons, parce qu’un Dieu personnel, ici, ça ne va pas du tout. On emploie le mot kami, kamisama, qui fait partie du vocabulaire polythéiste japonais.

Mais sur le plan de l’expérience, de la prière, on se rejoint tout à fait. Dans les temples, les gens, les dames qui prient comme ça [Père Olivier fait le geste de la prière], qui disent kamisama elles croient comme nous, le cœur est le même.

Il ne faut pas regarder les mots, il faut regarder la personne, ce qui se passe dans son cœur. La source est la même. Pour moi c’est important de partir des personnes plutôt que des dogmes, même si les dogmes sont importants aussi.

Il y a des pierres d’attente qui font que les mots de la Bible rejoignent la recherche des gens. Ce ne sont pas des mots rares, excepté l’agneau de Dieu. Il n’y a pas d’agneau au Japon ! Mais il suffit de leur montrer une image et ça va très bien. Les Japonais aiment beaucoup les paraboles et beaucoup de gens veulent lire la Bible.

Ce que j’ai toujours admiré chez les Japonais est leur profond respect pour les prêtres et les hommes de religion, et ce, même lorsqu’ils ne croient pas. La seule chose à éviter avec eux, c’est l’humour français. Les plaisanteries gauloises, ça ne passe pas du tout.

Le culte des ancêtres, dans les maisons, c’est quelque chose qui vous touche ?

Enormément. Le culte des ancêtres est quelque chose de commun à toutes les religions. La communion des saints, c’est ça : les ancêtres sont là et on y croit. Les enterrements sont très importants. Au Japon ils durent trois jours en général et c’est le prêtre qui les fait. On fait l’office du bonze pour les chrétiens et même parfois pour des non-chrétiens.

Le problème, ce sont certains mariages catholiques. Les Japonais adorent la liturgie catholique et il y a des Américains qui se déguisent et qui font de l’argent avec ça. Il y a eu de grosses erreurs à ce sujet. Le mariage, c’est un sacrement. Aujourd’hui l’Eglise pose des conditions beaucoup plus strictes.

Qu’auriez-vous envie de dire aux catholiques en France ?

Je rentre en France une fois tous les quatre ans, pendant deux mois et j’ai donc une très modeste expérience de ce qu’est la France d’aujourd’hui et de la vie des jeunes catholiques. C’est pour cela qu’il m’est difficile de parler d’expérience.

Néanmoins j’ai une famille nombreuse qui vit en France (j’y ai des frères et des neveux) et j’ai participé six fois aux Journées Mondiales de la Jeunesse ce qui me permet quand même de me faire une petite idée de ce que vivent les jeunes catholiques en France actuellement. Je peux essayer de répondre à votre question en m’appuyant sur ce vécu là.

Je crois que le contexte dans lequel ils vivent est dur. Ils vivent dans une société frappée de plein fouet par une crise économique et sociale, par un chômage important et qui souffre d’une perte des repères auquel s’ajoute un athéisme agressif ou moqueur d’une partie de la population).

En revanche il y a quelque chose de positif c’est qu’ils ont la possibilité (démocratie, liberté d’expression et de manifestation) et les moyens (sites Internet, blogs, forums) de s’exprimer. Il existe, je crois, de vrais débats.

Au Japon il y a un repli sur soi qui m’inquiète beaucoup et un suicide des jeunes. Certains jeunes s’éteignent. On a énormément de dépressions. Ce sont des jeunes qui n’arrivent pas à communiquer, qui n’ont pas d’amis.

Il n’y a pas vraiment de problème de chômage. L’emploi, c’est dur, c’est un peu la porte étroite: il y a des gens qui sont mis de côté, c’est vrai, mais un jeune qui en veut, ici, trouve toujours au moins un petit boulot. Non, c’est un problème d’envie de vivre: pas envie d’avoir une petite amie par exemple. Il y a aussi des filles très indépendantes qui ne s’intéressent pas aux garçons.

Il me semble qu’en France il y a plus de communication et de rébellion. Mais les jeunes catholiques me disent qu’en France ils n’ont aucun repère. Alors ils se raccrochent aux communautés nouvelles. Ils sont très conservateurs et même parfois un peu catho-facho. Je les trouve très fragiles, beaucoup plus que nous l’étions.

Pourriez-vous nous recommander quelques livres ?

Il y a les livres de Monseigneur Mori. J’aime aussi beaucoup les livres de Jeffrey Eugenides. En ce moment je lis l’excellent Anticathéchisme pour un christianisme à venir, écrit par une femme sous le pseudonyme de Pietro de Paoli.

Il y a aussi Kawai Hayao qui est traduit en français, en anthropologie. Les grands écrivains, philosophes se font rares. J’ai beaucoup apprécié les livres de Jean-Luc Marion. J’ai essayé de les faire connaître.

Quelques mots sur la catastrophe nucléaire de Fukushima ?

On a un groupe de volontaires, des équipes de vingt qui y vont pendant deux ou trois jours. J’y vais régulièrement aussi. Au début c’était du nettoyage. Maintenant ce sont davantage des fêtes et de l’écoute.

Dans les campements provisoires les gens sont dans une grande solitude. L’Eglise catholique y a donné un excellent témoignage et sans y faire de prosélytisme.

Père Olivier, nous vous remercions infiniment pour cet entretien.
Tokyo, le 22 janvier 2014
Propos recueillis par Pierre Godo et Yuuko Suzuki.

Pierre Godo est agrégé de philosophie et poète. Ses recherches portent sur l’art, la foi et la spiritualité extrême-orientale. Il enseigne le français et la philosophie à l’Athénée Français de Tokyo.

Yuuko Suzuki est artiste peintre. Elle a vécu 26 ans à Paris.

Elle a peint la calligraphie qui illustre l’article : shin (vérité) et sei (vie) que l’on retrouve dans Shinseikaikan.

On ne peut pas à la fois déréguler par principe et défendre la vie

Lors des assises du mouvement Ecologie Humaine, le philosophe François-Xavier Bellamy – auteur du remarquable essai sur la rupture de la transmission intitulé Les Déshérités – faisait observer que le petit de l’homme était sans doute le plus vulnérable de toutes les espèces vivantes.

Contrairement aux petits des animaux il reste vulnérable pendant de très nombreuses années après sa naissance et ne peut devenir viable que grâce à une organisation sociale construite sur ses besoins fondamentaux c’est-à-dire autour de sa vulnérabilité intrinsèque.

Tenir compte de notre propre vulnérabilité est donc la condition sine qua non pour pouvoir tenir compte de la vulnérabilité d’autrui. C’est le fondement de la protection de la vie humaine de la conception à la mort naturelle.

Mais si nous croyons vraiment cela alors ne sommes-nous pas tenus de défendre la vie jusqu’au bout et pour de bon  ?

Si la défense de la vie doit aller de la conception à la mort naturelle, alors ne passe-t-elle pas également et inévitablement par la défense de la vie après la naissance et avant la maladie conduisant à la mort ?

Si nous prétendons défendre la vie jusqu’au bout et pour de bon alors l’organisation de la vie collective à partir des besoins fondamentaux des plus fragiles et de nos vulnérabilités communes n’est pas plus négociable que dans le cas des nouveaux-nés ou des enfants à naître.

En d’autres termes la défense de la vie passe inévitablement par l’adoption, la défense et la promotion de mesures qui limitent la volonté, les intérêts et les appétits des plus forts et des plus habiles pour protéger les intérêts vitaux des plus fragiles.

Si l’on veut rendre viable la vie des plus vulnérables alors il faut assumer le choix politique que constitue l’adoption de mesures régulatrices. Il  faut alors  être cohérent jusque dans son bulletin de vote.

On peut poser la question autrement : la dérégulation par principe – c’est-à-dire sans discernement prélable sur ses conséquences  –  est-elle compatible avec la défense de la vie ?

La dérégulation a priori c’est, par exemple,  le refus a priori d’accorder des aides publiques à ceux qui ont fait le choix de fonder une famille – cellule de base de la société – et aux mères célibataires qui ont eu le courage de garder leur enfant malgré le départ de leur compagnon.

La dérégulation au nom de la liberté c’est aussi celle qui démantèle les systèmes de santé publics  déjà existants ou qui s’oppose à la mise en place de tels systèmes  afin de garantir que la santé soit un marché comme les autres. Un marché libre, régi par la seule loi de l’offre et de la demande. Un marché donc où les institutions prodiguant des soins médicaux n’auraient aucune obligation (ou le moins possible) de pratiquer des soins accessibles à toutes les familles qui en ont besoin sans pour autant en avoir les moyens.

La dérégulation à l’exclusion de toute autre considération c’est la suppression ou l’affaiblissement des réglementations qui protègent les droits des particuliers face aux intérêts des grands groupes. C’est la déréglementation qui donne à la grande distribution la possibilité d’étrangler les agriculteurs (quitte à les pousser au suicide), d’empoisonner les consommateurs (production agricole traitée aux pesticides et aux insecticides) et de laisser un environnement impropre à la vie (nappes phréatiques polluées par l’élevage intensif des porcs). La déréglementation dans ce cas n’est que la traduction d’un rapport de forces favorable aux grands groupes et aux normes communautaires. Un rapport de forces qui leur permet d’imposer à l’Etat des règles du jeu plus lâches pour favoriser leurs intérêts

La dérégulation comme seul horizon politique c’est l’abandon de toute barrière de protection qui prive les travailleurs français de leur moyen de subsistance (leur emploi) pour que des travailleurs étrangers puissent être exploités dans des ateliers de misère et  vivre, en famille, dans la misère.

La dérégulation au nom d’un avenir meilleur est toujours réclamée par le loup au nom de la liberté de croquer et elle est toujours dénoncée, mais d’une voix beaucoup moins audible, par les agneaux au nom du droit à exister.

Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui protège la vie. L’anarchie étant le stade suprême de la liberté des plus forts elle aboutit nécessairement à la loi du plus fort.

Je ne pense donc pas que l’on puisse défendre la vie quand on vote – par habitude ou par conviction – pour des partis qui promeuvent la dérégulation non pas au cas par cas mais par principe : l’anarchie n’est-elle pas au sens étymologique du terme l’absence de règles ?

Je crois que si l’on veut défendre la vie sincèrement et sans naïveté il faut commencer par s’interdire de voter pour ceux qui considèrent la dérégulation comme un objectif politique plutôt que comme un outil au service d’objectifs politiques.

Je crois qu’en conscience et par souci de cohérence, on ne peut pas à la fois prétendre protéger la vie et voter pour un parti qui veut déréguler par principe.

Que ces partis le fassent au nom des lendemains qui chantent ou par résignation, au motif qu’il n’y aurait pas d’autre choix, ne change rien au problème.

Comme disait Bossuet « Dieu se rit des hommes qui maudissent les causes dont ils chérissent les conséquences ».

Je crois que si l’on veut défendre la vie sincèrement et sans arrière-pensée partisane il faut commencer par s’abstenir de voter pour les candidats ou les partis qui veulent déréguler par principe. Alors seulement on pourra entamer un travail de jugement prudentiel et commencer à exercer son discernement pour déterminer quels candidats et quels partis sont les meilleurs…ou les moins mauvais.

Mais une chose me paraît claire : pour qui veut défendre la vie, se contenter de voter pour un candidat uniquement parce qu’il se déclare pro-vie est une manière de faire l’impasse sur les vrais enjeux et de s’acheter une bonne conscience à peu de frais.

Si l’on veut défendre la vie jusqu’au bout et pour de bon alors il faut être cohérent jusque dans son bulletin de vote.

Un Patriot Act à la française

A la suite des attentats islamistes qui ont marqué le début de l’année 2015 le gouvernement a proposé un projet de loi sur le renseignement qui élargit énormément les possibilités légales d’interception des services de renseignement.

L’argument invoqué est que la loi de 1991 sur les interceptions serait devenue obsolète puisque conçue avant l’apparition d’Internet. Il serait désormais indispensable pour la sécurité de nos concitoyens de pouvoir déceler en amont les terroristes avant qu’ils ne passent à l’acte.

Mais derrière ce discours, en apparence rationnel et légitime, se cache une imposture très, très, très lourde de conséquences.

Déni de réalité…

Nos autorités font en effet semblant de croire que nos services de lutte anti-terroriste sont entravés par un manque de moyens juridiques et techniques alors que ce sont les dysfonctionnements au cœur même de l’appareil d’Etat qui sont en cause.

Le péché originel des gouvernements successifs – de la DCRI voulue par Nicolas Sarkozy à la DGSI que François Hollande a prétendu réformer – est d’avoir accrédité l’idée selon laquelle les attentats se produisent parce que les services spécialisés ne peuvent pas détecter en amont les individus dont le profil laisse supposer qu’ils pourraient passer à l’acte. Raisonnement convaincant…en apparence seulement.

Car quand on y regarde de près on s’aperçoit que Mohamed Merah était déjà connu et fiché par la DCRI, que les frères Kouachi et Amédy Coulibaly étaient connus mais non suivis de la DGSI et que Sid Ahmed Ghlam faisait déjà l’objet d’une fiche S de la DGSI.

Paradoxalement le ministère de l’Intérieur a décidé de se mettre à l’école de l’Education nationale : à chaque fiasco on escamote la question des dysfonctionnements, des responsabilités à établir, des méthodes à employer et de la réorganisation des services pour mieux dénoncer le manque de moyens.

Cette rhétorique classique de l’Education nationale est celle qui empêche tout retour d’expérience et qui permet d’éviter à certaines catégories de fonctionnaires de rendre des comptes : pédagogues auto-proclamés et indéboulonnables dans un cas, commissaires de police formant un réseau extrêmement résilient de responsables dispensés d’assumer leurs responsabilités de l’autre.

Le problème n’est donc pas lié à un manque de moyens, il est dû aux dysfonctionnements à répétition de la DGSI et de sa version antérieure la DCRI. Le problème est intrinsèque à l’Etat et le gouvernement actuel veut nous faire croire qu’il peut être résolu de l’extérieur.

et refus d’assumer ses responsabilités régaliennes

Ce projet de loi permet au gouvernement d’éluder les problèmes urgents et décisifs : la réforme de la DGSI, la réorganisation des services de lutte anti-terroriste et la répartition de leurs compétences.

Pourtant ce rôle d’arbitre est un rôle que lui seul peut tenir. Nul autre que lui ne pourra jamais faire à sa place est de réformer en profondeur nos services anti-terroristes et régler tous les dysfonctionnements qui les paralysent actuellement : qui d’autres pourrait couper des têtes au plus haut niveau et imposer les réformes nécessaires qui mettraient un terme à la guerre des services en supprimant les baronnies et les intérêts catégoriels ?

La loi sur le renseignement est un leurre qui permet au gouvernement de démissionner de ses responsabilités ce qui est au sens littéral du terme criminel puisqu’elle sacrifie la sécurité de la population sur l’autel d’intérêts catégoriels.

Mais le gouvernement démissionne également parce qu’en cherchant à faire adopter sa loi sur le renseignement il détourne l’attention pour faire oublier ses propres compromissions politiques avec lceux qui nourrissent l’islamisme.

Qui peut raisonnablement penser qu’un gouvernement qui obéit docilement aux injonctions géostratégiques d’Obama et qui définit sa diplomatie pour permettre à son lobby militaro-industriel de vendre des armes aux pays qui sont les bailleurs de fonds du terrorisme jihadiste (Arabie saoudite, Qatar etc.) peut lutter efficacement contre les islamistes ?

Qui peut raisonnablement penser qu’un gouvernement qui n’a pas le courage politique de se brouiller durablement avec des pays du golfe et du Maghreb pour faire valoir son droit de regard sur la nomination des imams et le financement des mosquées en France peut lutter efficacement contre les islamistes ?

Puisque les objectifs affichés ne correspondent pas aux objectifs réels alors la question se pose : à qui profit e le crime ? La réponse est double : au groupe Thalès d’abord et aux gouvernements – actuels et à venir – ensuite.

Un dispositif qui bénéficiera à Thalès, pas à la sécurité des citoyens

Si le gouvernement a les moyens de faire passer une loi autorisant l’écoute généralisée de l’ensemble de la société il n’a pas en revanche les moyens techniques de procéder lui-même à de telles écoutes.

C’est pourquoi il sous-traite cette tâche, ô combien régalienne, à l’industrie de la sécurité privée. C’est ce qu’il a fait en créant une Plate-forme Nationale des Interceptions Judiciaires (PNIJ) dont il a confié la gestion à Thalès qui se retrouve de facto le détenteur réel et unique des données les plus sensibles.

Certes il sera tenu de les fournir au gouvernement mais le gouvernement ne sera pas en mesure de l’empêcher de conserver, d’utiliser ou de revendre à sa guise celles qu’il aura décidé de ne pas transmettre. In fine le détenteur réel de ces données sera le conseil d’administration de Thalès. Et si demain Thalès se faisait racheter par les Chinois ou les Américains ?

Thalès est devenu l’interlocuteur unique de l’Etat en la matière et sera donc le bénéficiaire exclusif des prestations qu’il lui facturera. Et pour pouvoir facturer le plus de prestations possibles il faut élargir le plus possible le domaine des interceptions légales. Les lobbyistes de Thalès sont en train de réussir à faire adopte un Patriot Act à la française 14 ans après les lobbies militaro-industriels du gouvernement Bush.

Des Renseignements Généraux version 2.0

Si l’opération bénéficie d’abord à Thalès elle bénéficie ensuite au gouvernement actuel et ne sera jamais remise en cause par les suivants auxquels cette loi fournira un substitut aux défunts Renseignements Généraux.

Ce substitut sera à la fois beaucoup plus discret, ratissera beaucoup plus large et ses résultats seront beaucoup plus fiables. On passera directement des inspecteurs Dupond et Dupont à Matrix…

Les partis d’opposition feront ce qu’ils ont toujours fait à l’époque des Renseignements Généraux et du SDECE (l’ancêtre de la DGSE) : ils les dénonceront comme des atteintes intolérables à la démocratie tant qu’ils seront dans l’opposition et les utiliseront à leur profit dès qu’ils seront au pouvoir.

Pourtant la résurrection d’une police politique 2.0 gérée par le privé ne menace pas vraiment notre démocratie puisque celle-ci est morte le 13 décembre 2007 à Lisbonne quand Nicolas Sarkozy a fait ratifier par un traité le projet de constitution européenne que le peuple français avait rejeté par referendum.

Mais si la démocratie n’a plus rien à craindre la société civile, elle, a encore tout à redouter.

Désormais la surveillance de la population sera déconnectée du risque de préparation d’un acte terroriste ou criminel. Ce sera désormais l’opinione jugée déviante qui fera l’objet d’une surveillance. Et par qui l’opinion sera-telle jugée déviante ?

Par des fonctionnaires qui relaieront scrupuleusement les instructions du gouvernement du moment. Ces instructions seront elles-mêmes le produit d’un rapport de forces entre différents intérêts partisans (idéologiques, catégoriels et financiers) auxquels plus rien ne fera contre-poids et que plus rien ne limitera.

Tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, contestent l’organisation ou les orientations de la société actuelle seront sous surveillance : les opposants aux dérives bio-éthiques déjà engagées (avortement, euthanasie, eugénisme, manipulations génétiques), les défenseurs de l’environnement (agriculture raisonnée, décroissance, opposants aux pesticides et aux quotas de production), les partisans d’une économie locale par opposition à l’économie de casino (circuits courts de distribution, refus du monopole de la grande distribution) etc.

Les partisans de la Manif pour tous s’inquiétaient d’avoir été infiltrés et fichés par les services de l’Etat. Qu’ils se rassurent ce sera désormais une certitude et ce sera fait de manière beaucoup plus professionnelle qu’avant…

Aimer n’a rien de spontané

L’inégale répartition des tâches ménagères au sein du couple constitue fréquemment un sujet d’incompréhension et les disputes qui en résultent ne sont prosaïques qu’en apparence.

Elles révèlent en effet une vérité plus profonde : la vie de couple n’est pas une construction spontanée et il n’est pas facile de développer une relation qui s’approfondisse avec le temps et qui, en même temps,  aide chacun à croître en amour et en vérité.

Mais les disputes domestiques constituent paradoxalement une occasion d’apprendre très concrètement à aimer cet autrui qui est tour à tour et souvent en même temps extraordinarement et insupportablement…autre.

Ces disputes en apparence triviales sont en réalité vitales car elles constituent autant d’opportunités pour convertir notre cœur et donc pour apprendre à aimer un peu mieux.

Démonstation.

Les hommes ont généralement un seuil de tolérance au désordre et à la poussière plus élevé que celui des femmes et ils se projettent moins facilement qu’elles dans l’avenir. Par conséquent ils anticipent moins leurs propres besoins.

Ces tendances sont des tendances lourdes : elles préexistent à la formation du couple et ne disparaissent pas sous prétexte qu’un homme et une femme décident d’emménager ensemble ou de devenir parents.

En fait rien ne change vraiment chez l’homme ou chez la femme : ni la sensibilité à l’environnement, ni le niveau d’exigence, ni les réflexes.

Là où madame verra un désordre intolérable et un niveau de saleté insoutenable appelant des mesures énergiques et immédiates, monsieur ne verra rien d’insupportable. Dans le meilleur des cas il trouvera le diagnostic largement exagéré et dans le pire des cas – qui est également le plus fréquent – il ne verra même pas de quoi on lui parle.

C’est donc seule que madame prendra l’initiative du rangement et du ménage. Si on lui demande pourquoi elle se charge de l’essentiel des tâches domestiques, la probabilité est très forte qu’elle réponde : parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse. Réponse sincère mais inexacte. La réponse exacte serait plutôt : parce que je voudrais que les choses soient faites maintenant et pas plus tard.

En fait madame gère son foyer comme si elle était encore célibataire : elle n’a rien changé de ses habitudes ni de son niveau d’exigences. Ce faisant, et tout en étant persuadée du contraire, elle se comporte exactement comme monsieur qui, lui non plus, n’a pas changé ses habitudes ni modifié son comportement. Sauf qu’il le vit mieux puisqu’il en fait moins.

Ce constat nourrit chez madame un sentiment d’injustice et de rancœur. Ce mélange n’a rien d’étonnant mais il est d’autant plus détonant que, la plupart du temps, monsieur ne se doute de rien. Et quand madame lui adresse des reproches d’autant plus vifs qu’elle les a gardés longtemps, monsieur tombe des nues. Il ne comprend vraiment pas ce qu’elle lui reproche et se demande sincèrement où est ce problème qu’il ne le voit pas.

Madame, elle, voit très bien où est le problème. C’est tellement évident ! C’est tellement évident qu’elle ne peut même pas concevoir que monsieur ne le voie pas. Fort logiquement elle en conclut que si monsieur s’obstine à prétendre le contraire c’est qu’il s’obstine à nier l’évidence. Non seulement il est fainéant mais en plus il est de mauvaise foi ! ! !

Le dialogue de sourds peut alors commencer :

Lui : Mais pourquoi m’agresses-tu pour cette histoire de verre laissé sur la table du salon ? C’est odieux de me prendre à partie ainsi. Je ne t’ai rien fait !

Elle : Justement tu ne fais rien. C’est toujours moi qui fais tout dans cette maison.

Lui : Mais je ne t’ai jamais demandé d’en faire autant !

A ce stade d’incompréhension, madame et monsieur se trouvent à la croisée des chemins : soit ils campent sur leur position et s’enferment dans le silence jusqu’au prochain conflit, soit ils décident d’en parler.

Dans le premier cas ils risquent se laisser entraîner dans le cycle infernal des reproches mutuels et des accusations croisées.

Madame maudira la paresse et l’hypocrisie de monsieur qui, objectivement, continuera de lui laisser tout faire et ne s’en porte pas plus mal. Monsieur, lui, comprendra de moins en moins que madame se charge de tâches ménagères dont l’urgence ne lui saute pas aux yeux et dont la fréquence lui paraîtra complètement délirante. Il finira par renoncer à comprendre et le silence s’installera, entrecoupé de scènes de ménages pénibles. La vie de couple finira par se par se dissoudre naturellement faute de n’avoir plus rien à échanger que des récriminations.

Dans le second cas ils peuvent raisonnablement espérer qu’à force de discussions, d’explications et d’écoute ils parviendront à se mettre d’accord sur une règle du jeu commune qui permettra à l’avenir de conjuguer spontanéité et sérénité. Un tel accord sera le résultat d’une négociation c’est-à-dire le fruit d’un compromis, à l’image d’un peuple qui se dote d’une constitution politique.

Il ne satisfera pas toutes les aspirations spontanées de madame et de monsieur mais il permettra à leur relation de progresser au fur et à mesure que chacun sortira de lui-même pour se décentrer et intégrer dans ses choix le point de vue et l’intérêt de l’autre.

C’est à ce prix que leur relation deviendra une relation d’amour et non plus simplement ou d’abord une relation de confort dans un cas et de domination dans l’autre.

Un tel modus vivendi est le résultat d’une construction, souvent laborieuse et jamais achevée. Un compromis se construit, à l’image de la vie de couple elle-même. On n’a jamais fini d’apprendre à aimer et cet apprentissage n’a rien de très spontané.

Aimer n’est en effet jamais facile et rarement confortable :  nous avons tous spontanément envie d’être aimés mais nous n’avons pas spontanément envie d’aimer.

Pourtant aimer est notre vocation à tous, que l’on vive en couple ou pas…

Emprunter la voie romaine