Plus l’Eglise est hiérarchisée et moins elle est à l’écoute de l’Esprit saint

La Conférence des Evêques de France (CEF) déplore d’une voix fluette tous les crimes pédophiles que les évêques qui la constituent ont laissé commettre faute d’avoir voulu les entraver, les dénoncer et y mettre un terme. Aujourd’hui ils versent ostensiblement des larmes de crocodile sur des faits qu’ils font mine de découvrir pour faire oublier qu’ils n’ont pas voulu savoir. Pourquoi n’ont-ils pas voulu savoir ? Parce qu’ils savaient déjà.

Face à la colère et à la défiance du peuple chrétien ils donnent l’impression de ne pouvoir sortir de l’incantation faute de vouloir demander sincèrement pardon. Comme si tous ces événements s’étaient déroulés en leur absence. En un sens c’est bien ce qui s’est passé : ils n’étaient pas là où ils auraient dû être. Mais s’ils ont été absents c’est parce qu’ils se sont absentés. Ils ont commis ce que l’on appelle à l’armée un abandon de poste.

Si la hiérarchie catholique a tant de mal à demander pardon à ses victimes en démissionnant collectivement – comme le pape l’a exigé et obtenu de l’épiscopat chilien – pour reconnaître et assumer ses responsabilités propres c’est parce que la CEF obéit à une logique mondaine : ne pas perdre la face.

C’est son objectif majeur. Le pardon à demander aux victimes, la renonciation à leurs sièges épiscopaux, la repentance et, de manière générale, tout ce qu’ils demandent aux pénitents dans le cadre de la confession ne sont pas compatibles avec cet objectif.

Les réticences actuelles de la CEF à reconnaître sa responsabilité, ses fautes et ses péchés dans le scandale des abus sexuels dans l’Eglise sont choquantes mais pas étonnantes.

Cette paralysie de la CEF illustre, involontairement, les méfaits et les ravages du cléricalisme au sein de l’Eglise et pas seulement en France : le problème est beaucoup plus large et le drame beaucoup plus profond.

Cette tétraplégie cléricale illustre une vérité fondamentale : plus l’Eglise est hiérarchisée et moins elle est à l’écoute de l’Esprit saint. Ce n’est pas une nouveauté en soi : le clergé a toujours entravé et maltraité les saints de leur vivant avant de les canoniser après leur mort en courant au secours de la victoire.

Car, quand on est une institution humaine, on ne peut pas se permettre de perdre la face ! On ne reconnaît jamais ses erreurs. Ou alors très tardivement. Et en en minimisant la gravité. Et en invoquant les circonstances atténuantes. Mais surtout en ne demandant jamais pardon.

Ou alors de manière à n’engager aucune responsabilité individuelle comme lors de l’acte de repentance fait par Jean-Paul II en l’an 2000 pour les fautes commises par ses enfants au cours de siècles précédents et ayant constitué des formes de contre-témoignage et de scandale. C’était une démarche bien venue mais qui n’engageait pas à grand-chose concrètement. Pourtant elle a suffi à susciter de vifs reproches à l’intérieur même de l’Eglise et de la Curie. Demander pardon a été dénoncé à mi-voix comme un signe de faiblesse.

Plus l’Eglise est institutionnalisée, plus elle dégénère en organisation. Une organisation mondaine régie par les rapports de domination et des querelles internes. Plus l’Eglise est institution et moins elle communauté. Or, c’est ce qu’elle est censée être : une communauté de baptisés cheminant, cahin-caha mais ensemble, vers le Christ.

1/ L’Etat du Vatican ou la collusion institutionnalisée avec le monde

Pendant des siècles le clergé et l’épiscopat catholique se sont compromis avec la logique de ce monde et donc avec le Prince de ce monde. Le fait même que l’Eglise du Christ, humble et pauvre de cœur, se soit dotée d’un Etat en est la manifestation la plus cruelle.

L’Eglise institutionnelle est devenue une caricature d’organisation mondaine au fur et à mesure qu’elle a calqué son organisation et son mode de fonctionnement sur les structures politiques du monde. Au lieu d’aller au monde elle s’est rendue à lui et à son maître, le Prince de ce monde.

Elle possède donc un Etat qui, comme tous les Etats, obéit à la logique mondaine du secret d’Etat.

Un Etat qui étouffe les crimes de sang (meurtre du président de la Banco Ambrosiano, Roberto Calvi, à Londres en 1982, les trois meurtres de l’affaire Alois Estermann/Cédric Tornay en 1998 dans le milieu des gardes suisses).

Un Etat qui couvre les crimes pédophiles de ses « fonctionnaires » à l’échelle de la planète.

Un Etat qui couvre les turpitudes économico-sexuelles de ses dirigeants les plus élevés (les cardinaux).

Un Etat qui dispose d’une banque compromise avec toutes les dérives capitalistes de la mondialisation et avec les mafias les plus effroyables.

Un Etat qui a un organe de presse officiel – l’Osservatore romano – dont la transparence n’est comparable qu’à celle de la Pravda à l’époque de l’Union soviétique.

Un Etat qui possède une diplomatie avec tous les compromis et les compromissions que cela implique.

Sous prétexte de s’adapter à la logique de ce monde la hiérarchie ecclésiastique l’a adoptée et a fini par l’importer.

Fidèle à cette logique mondaine la hiérarchie ecclésiastique ne reconnaît ses fautes que sous la contrainte : quand elle est le dos au mur et qu’elle ne peut vraiment pas faire autrement – et toujours du bout des lèvres. Mais elle ne demande jamais pardon à ceux qu’elle a blessés.

Pourquoi ? Parce qu’elle a adopté la logique de la raison d’Etat qui préfère une injustice à un désordre.

2/ La collusion de la hiérarchie catholique : un processus historique ancien

Pendant des siècles l’Eglise catholique romaine s’est structurée sur le modèle des pouvoirs mondains qui l’entouraient et qui l’ont à la fois ou successivement oppressée et instrumentalisée : la féodalité d’abord, les monarchies « très chrétiennes » ensuite et l’Etat-nation enfin.

Ces pouvoirs mondains ont à la fois opprimé, inspiré et dénaturé l’Eglise catholique en enrôlant le clergé comme supplétif au service de leurs projets et de leurs ambitions.

De signe de contradiction aux yeux des hommes pour la gloire de Dieu et le salut du monde le clergé a été ravalé au rang de gardien des institutions.

Il est devenu la caution morale des traîneurs de sabres qui se succédaient sur les trônes européens en échange des revenus et des privilèges statutaires qu’ils lui garantissaient .

Le haut clergé en particulier a accepté de jouer un rôle actif dans la prostitution du sacrement de mariage : ce qui était censé être une union mystique a été ravalé au rang d’instrument diplomatique.

Le mariage princier a constitué pendant des siècles un moyen bien pratique pour nouer des alliances. La dynastie de Habsbourg et sa politique matrimoniale à la fin du Moyen-Age se résumait à cette maxime : Tu Felix Austria, nube (« Toi, heureuse Autriche, conclus des mariages »).

C’est sans doute pour cette raison que la papauté et le haut clergé faisaient à l’époque beaucoup moins de difficultés pour reconnaître la nullité de certains mariages royaux…quand les grandes familles royales le leur demandaient, avec ou sans insistance.

Le haut clergé s’est également compromis moralement en mettant son autorité spirituelle au service de ceux qui étaient ses maîtres et ses employeurs : tout monarque désireux de faire croire que sa montée sur le trône était dictée par la volonté de Dieu en personne pouvait trouver un évêque pour s’adonner à cette comédie du sacre royal.

Ce faisant le haut clergé apportait sa caution à tous les êtres de ruse et de sang qui s’étaient hissés jusqu’au trône pour y satisfaire leur orgueil et leurs convoitises.

Certes le prix moral à payer était exorbitant mais au moins la soupe était chaude…

3/ L’importation d’une conception féodale et donc païenne de l’obéissance

Les dirigeants de l’Eglise sous prétexte de s’adapter à la logique du monde, ont fini par adopter, importer, promouvoir et valoriser une conception du pouvoir antichrétienne : celle d’une obéissance qui n’est pas sous-tendue par le discernement et qui n’est pas ordonnée au bien.

Le jour de leur ordination, ceux qui veulent devenir prêtres font serment d’obéir toujours à leur évêque. L’autorité et l’obéissance sont considérées comme des vertus en elles-mêmes au lieu d’être considérées comme des moyens relatifs au bien, à la manifestation de la vérité et à l’expression de la charité.

En valorisant l’autorité et l’obéissance en tant que telles et sans référence à autre chose qu’elle, les évêques ont habitué les chrétiens – prêtres et laïcs – à envisager l’obéissance comme un bien au lieu de leur enseigner que l’autorité et l’obéissance étaient ordonnées au bien.

Une conception de l’obéissance ordonnée et donc subordonnée au bien confère sa légitimité au discernement, à la liberté de conscience et à l’objection de conscience.

A la fin de de l’Evangile le Christ annonçait qu’il nous enverrait son Esprit saint pour nous guider et nous révéler tout ce qu’Il n’avait pas pu révéler encore. Il n’exigeait pas d’obéir inconditionnellement à ses représentants dont il savait bien de quels abandons ils s’étaient montrés capables…

Le don de l’Esprit saint suppose que les chrétiens développent une forme de discernement spirituel pour séparer le bon grain qui vient de l’Esprit saint de l’ivraie qui vient des hommes (même bien intentionnés). Un discernement permanent qui repose à la fois sur l’intelligence spirituelle et la liberté intérieure éclairée par l’Esprit saint.

L’épiscopat, héritier des apôtres, a préféré procéder à l’ablation du discernement chez les ordinants en exigeant d’eux une obéissance sans condition et sans réserve. Pas même celle du discernement.

Là où le Christ envoie l’Esprit saint pour nous révéler Sa volonté, les évêques se sont mis à exiger une promesse d’obéissance a priori et absolue sur le modèle féodal c’est-à-dire une obéissance qui n’est pas subordonnée au bien : une obéissance autoréférentielle.

Ce type d’obéissance est celle que les hommes pratiquent spontanément sous diverses formes.

A l’armée on avait coutume de dire : « Réfléchir c’est désobéir ».

Chez les fascistes italiens le mot d’ordre était : « Mussolini a toujours raison ».

Dans la bureaucratie administrative cela donne : « Article 1 : le Chef a toujours raison ; article 2 : quand le Chef a tort, se référer à l’article 2 ».

C’est ainsi qu’aujourd’hui encore les prêtres en désaccord avec les options pastorales et théologiques de leur évêque sont condamnée à la schizophrénie existentielle : ils doivent taire les raisons de leur désaccord et agir contre leur conscience par fidélité à leur vœu d’obéissance.

J’ai connu un prêtre très classique me dire sur le ton de la confidence : « Vous les laïcs, utilisez la liberté d’expression qui est la vôtre pour dire ce que nous prêtres n’avons pas le droit de dire. Vous n’avez pas prononcé de vœu d’obéissance, profitez-en et exprimez-vous pour le bien de tous ».

Dans ces conditions l’appel à une réforme profonde de l’exercice de l’autorité dans l’Eglise apparaît davantage comme une urgente et impérieuse nécessité que comme une concession au politiquement correct et à l’air du temps. Non ?

Chasteté, confusion et cléricalisme

La difficulté à gérer ses désirs sexuels se pose pour chacun d’entre nous, laïcs ou consacrés, à partir du moment où nous nous interdisons d’imposer nos désirs à autrui. C’est la base de la vie en société. La continence est donc le lot de tous, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Eglise.

Pourtant il existe au sein de l’Eglise une confusion entre la continence et la chasteté qui me semble lourde de conséquences. Une confusion qui existe dans certains textes mais surtout et plus encore dans les mentalités. Elle repose sur une suspicion vis-à-vis de la sexualité et un mépris du corps qui constitue une ligne de fracture entre laïcs et consacrés.

Ce mépris du corps, étranger au monde biblique mais présent dans le monde grec, est à l’origine d’un rapport au corps parfois tourmenté chez certains chrétiens et chez certains clercs.

Mais, de manière plus sournoise, ce même mépris du corps diffuse dans les mentalités une conception de Eglise à deux vitesses : l’entrée de gamme (les laïcs) et la gamme supérieure : les personnes consacrées tenues pour plus pures puisqu’ayant prononcé le « vœu de chasteté ».
J’ai déjà entendu des personnes de ma génération déclarer que les religieuses étaient censées être meilleures que nous puisqu’elles avaient fait vœu de chasteté. Leur statut attestait de leur vertu et de leur supériorité spirituelle.

De même on louait beaucoup à une époque le « sacrifice du prêtre » comme si la privation de sexualité était un acte héroïque pour lequel on devait lui être reconnaissant au lieu de considérer que c’est un choix de vie librement consenti destiné à lui permettre d’être heureux dans sa vocation.

Les drames et les révélations récentes semblent montrer que les choses étaient malheureusement plus compliquées, que tous ne vivaient pas leur vœu d’abstinence de manière apaisée et surtout que le vœu d’abstinence n’était pas une garantie de pureté c’est-à-dire de chasteté.

Mais surtout cette confusion nourrit une forme de cléricalisme c’est-à-dire une conception inégalitaire de la vie chrétienne et de l’Eglise entre un peuple chrétien et une élite de chrétiens dont la marque de supériorité spirituelle serait justement d’être plus « purs », d’être de meilleurs chrétiens parce qu’ils ont officiellement et solennellement renoncé à la sexualité.


1/ La confusion entre charité et abstinence

La chasteté n’est pas l’abstinence : il existe une manière chaste de faire l’amour à son conjoint et il existe une manière non-chaste de lui faire l’amour : en l’utilisant comme un sex-toy par exemple. C’est-à-dire sans se soucier de ses attentes, de ses envies et ou sa dignité. Le summum de la relation conjugale non chaste reste le viol conjugal…

A l’inverse le conjoint qui se sent bafoué dans la relation conjugale et qui trouve refuge dans une relation extra-conjugale où son amant/amante qui se donne sans s’imposer parce qu’il/elle est prêt(e) à renoncer à passer en force par respect pour lui fait l’expérience d’une relation sexuelle illégitime mais chaste. Paradoxe.

La chasteté n’est pas l’abstinence mais le désintéressement : c’est être prêt à renoncer à ses envies et à ses désirs – momentanément ou définitivement – pour ne pas les imposer à autrui. Pour ne pas s’imposer à autrui. C’est pouvoir renoncer à être présent afin de ne pas être pesant.
Mais la confusion entre la chasteté – qui signifie la pureté – et l’abstinence ou la continence – qui est le fait de se priver de toute pratique sexuelle – est très profondément ancrée dans notre mentalité. Surtout chez les chrétiens et encore plus dans leur clergé et leur épiscopat.

Certes le clergé précise bien que la chasteté ne doit pas être confondue avec la continence en rappelant que l’abstinence elle-même peut-être non-chaste, par exemple quand elle vire au stoïcisme et conduit à l’orgueil. Au XVIIème siècle l’archevêque de Paris aurait dit à propos des religieuses de Port Royal qu’elles étaient « pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons ».

Mais on entend beaucoup plus rarement préciser que la chasteté peut être non abstinente. D’où la contradiction implicite qu’il y a, pour devenir prêtre, religieux ou religieuse, à prononcer solennellement un vœu de chasteté qui est censé être celui de tout baptisé. (Catéchisme de l’Église catholique : « Le Christ est le modèle de la chasteté. Tout baptisé est appelé à mener une vie chaste, chacun selon son propre état de vie » numéro 2494).

2/ Mépris du corps et cléricalisme

La justification de cette distinction que j’ai lue est peu convaincante : la chasteté à laquelle le religieux est appelé est la même que celle de tout chrétien (prêtre ou laïque) mais son engagement est plus fort car, du fait de son vœu, tout manquement à la chasteté cause un péché plus grave pour lui que pour un autre chrétien qui n’aurait pas prononcé ce vœu.

La « justification » elle-même n’est pas une explication logique mais une pétition de principe. Une pétition de principe de la pire espèce puisqu’il s’agit d’une forme de cléricalisme chimiquement pur : pécher contre la charité est moins grave quand on est un laïc que quand on est une personne consacrée.

Pourquoi ? Parce que l’on postule que les consacrés sont plus avancés en sainteté que leurs simples frères baptisés. Ce postulat est une présomption qui n’est pas une présomption innocente : on crédite a priori les personnes consacrées d’un équilibre de vie et d’une charité plus développés non pas en raison de leur vie intérieure – que par définition on ne peut pas connaître de l’extérieur – mais en raison de leur statut dans l’Eglise. On attend d’une personne consacrée qu’elle soit plus chrétienne que les simples baptisés laïcs. C’est un parfait exemple de mentalité cléricale et d’orgueil lié au vœu de célibat.

La permanence de la formule « vœu de chasteté » pour désigner en fait le vœu de célibat consacré n’est pas innocente. C’est l’indice d’un mépris du corps sous-jacent qui imbibe et irrigue le clergé. Car enfin peut-on faire autrement que de les prendre au mot si on veut les prendre au sérieux ? Si on suit leur raisonnement et qu’on acquiesce à l’idée que le vœu de chasteté s’identifie au vœu de célibat alors il faut en admettre le corollaire : refuser le célibat c’est renoncer à la chasteté.

Ce mépris du corps dont on ne trouve aucune trace dans la Bible est à mon avis imputable à l’influence très profonde de la philosophie grecque (platonisme) sur notre mentalité catholique. Comme quoi quelque chose peut être très catholique sans être très chrétien.

Ce mépris du corps est profondément enraciné dans la mentalité de « l’Eglise enseignante » alors même que l’enseignement théorique sur la chasteté est très éclairé et très éclairant.

Pour qui veut se donner la peine de lire des ouvrages spirituels rédigés par des prêtres, des religieux ou des religieuses il est assez clair que la chasteté n’est pas l’abstinence mais le désintéressement, le refus de l’accaparement.

C’est un cheminement spirituel, un pèlerinage terrestre avec ses aléas et ses vicissitudes : on avance, on tombe, on se relève, on continue d’avancer, on progresse même… avant de rechuter. On se décourage, on reprend courage. On stagne, on reste à terre et on s’y complait. On se relève encore et on rectifie le tir…jusqu’au jour de notre mort.

La chasteté n’est pas un acquis ou un renoncement mais une disposition du cœur qui se traduit en une discipline de vie. C’est une école de lâcher-prise, un processus de purification de nos relations et donc un processus de conversion du cœur.

La confusion qui existe encore dans les mœurs entre chasteté et abstinence a partie liée avec une pensée cléricale qui considère que l’on est d’autant plus pur que l’on n’a pas de relations sexuelle et donc que l’on est moins pur si l’on en a. Les pères et les mères de familles apprécieront…

L’ampleur des crimes pédophiles commis et couverts de manière systémique par ceux qui avaient fait vœu de chasteté en assimilant leur absence de vie sexuelle à un surcroît de sainteté a transformé la hiérarchie de l’Eglise en structure de péchés.

A l’heure où la décléricalisation est au programme, où l’on veut mettre en œuvre des réformes profondes et où l’on parle de synodalité il serait peut-être opportun d’aborder cette question.

La pédophilie du clergé est un fruit du cléricalisme


L’ampleur du phénomène de la pédophilie dans le clergé – et non dans l’Eglise qui est l’ensemble des baptisés, laïcs comme consacrés – n’a d’égale que la cécité volontaire de l’épiscopat puisque les deux ont «communié» dans une même indifférence au sort des victimes.

Ce tsunami de crimes et de complicités révèle aussi chez les criminels et leurs complices une sorte de paraplégie sur le plan relationnel, une insensibilité profonde et durable au corps et au sort des victimes. Un manque d’intelligence de cœur aussi mystérieux que scandaleux. Un déficit d’humanité chez ceux qui étaient censés être des experts en humanité.

L’ampleur du phénomène ne permet plus d’affirmer qu’il s’agit de quelques cas dramatiques mais isolés. Le dénominateur commun des criminels ? Préférer imposer des relations sexuelles à des enfants en usant de leur autorité d’adulte faute de pouvoir ou de vouloir assumer des relations affectives normales avec des adultes consentants. Ce sont des impuissants sur le plan des relations humaines, des handicapés relationnels.

Le dénominateur commun de leurs complices ? Préférer sauver la réputation de l’institution plutôt que de venir en aide aux victimes. Ils préfèrent une injustice à un désordre parce qu’ils ne mesurent pas l’ampleur des répercussions sur la vie des victimes. Ce sont des inexpérimentés en humanité, des amputés de l’empathie.

Chez ces hommes, censés être des paratonnerres à Esprit saint, la grâce divine n’a visiblement pas suffi à compenser le déficit d’équilibre psychologique et affectif chez ceux que l’on appelle encore – mais pour combien de temps ? – « mon père ». D’après saint Thomas d’Aquin : « la grâce divine n’efface pas la nature humaine, mais elle la suppose et la perfectionne ». Dans ce cas cela signifie que quelque chose de structurellement vicié existait chez les auteurs et les complices de ces abus : ceux que l’on croyait « experts en humanité » étaient en fait des handicapés en humanité.


1/ Le célibat sacerdotal : un pavillon de complaisance pour désaxés

Comment se fait-il que le choix du célibat consacré ait attiré et promu au rang de personnages référents autant de personnes amputées à ce point dans leur capacité d’empathie ? C’est l’une des questions qu’il faut aborder frontalement.

Non pas que le célibat mène nécessairement à la pédophilie. D’abord parce que la plupart des cas de pédophilie concernent en général des gens « normaux » qui sont par ailleurs mariés ou en couples. Ensuite parce qu’il y a – heureusement ! – une majorité de personnes consacrées au sein de l’Eglise qui ne sont pas pédophiles.

Mais la règle du célibat obligatoire offre un alibi en béton armé à leur impuissance relationnelle tout en leur conférant un statut inattaquable : ils sont réputés être plus avancés que leurs ouailles dans la maîtrise et l’harmonisation de leurs pulsions et de leurs désirs. Donc d’autant plus insoupçonnables.

Pourtant la recherche de relations sexuelles avec des mineurs est le symptôme d’une faille psychique et affective profonde… pour n’utiliser qu’un doux euphémisme. C’est une perversion au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un vice structurel.

C’est ce mal structurel qui explique l’impunité durable dont ont bénéficié les coupables grâce à la complicité, durable elle aussi, de leur hiérarchie. D’un point de vue moral et spirituel on n’en est même plus au stade de l’hypocrisie, on en est carrément au stade de l’hémiplégie !

Mais surtout la persévérance dans le mal en dépit de toutes les aides spirituelles à portée de ces prêtres, religieux et évêques est l’indice qu’il y a bien quelque chose de satanique dans le clergé catholique.

Comme le disait saint Thomas d’Aquin : Errare humanum est, perseverare diabolicum. Un tel déséquilibre intérieur est sans doute le pire désaveu pour ceux qui sont censés être des accompagnants, des référents, des guides, des « pères » spirituels. Le manque d’équilibre et d’unification psychique, affectif et spirituel de ces prêtres est déjà en soi une chose consternante.

L’indifférence des criminels au sort des victimes et l’insensibilité de leurs complices en est une autre qui, elle, relève du scandale moral et spirituel. « Si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspendît à son cou une meule de moulin, et qu’on le jetât au fond de la mer » ( Matthieu 6, 18).

2/ Le cléricalisme a encore frappé

Au fond si ce scandale a pu durer si longtemps c’est que les responsables ecclésiastiques étaient soit incompétents soit consentants : ils ne voulaient pas voir, comme l’illustre l’excellent roman de l’Irlandais John Boyne intitulé Il n’est pire aveugle. Dans les deux cas qu’est-ce qui justifie de leur faire encore confiance ?

A mon avis rien. Les baptisés doivent aiguiser leur discernement et exercer leur prudence au lieu de faire confiance a priori et aveuglément aux prêtres et aux évêques.

Pourquoi ? Mais parce qu’il n’y a absolument aucune raison de supposer que le fléau de la pédophilie infligée par le clergé a disparu. Par quel miracle les crimes recensés par la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Eglise (CIASE) sur une période allant de 1950 à 2020 auraient-ils brusquement disparu en 2021 ?

Chaque institution humaine préfère une injustice à un désordre parce qu’elle a pour priorité sa propre préservation et refuse de se laisser ébranler, fût-ce par la vérité. Mais n’est-ce pas au fond la parfaite illustration de ce que le pape François ne cesse de dénoncer depuis le début de son pontificat : une Eglise autoréférentielle?

Ou plutôt une Eglise qui ne se conçoit d’abord comme une institution et une hiérarchie et non comme une communauté dont les membres ont pour dénominateur commun une relation personnelle à Jésus-Christ ? La figure du prêtre, intangible et sacralisée, n’est-elle pas l’exact opposé du portrait que nous brosse les Evangiles de ceux qui furent les premiers évêques : les Apôtres ?

Il suffit d’ouvrir l’Evangile pour les voir pour ce qu’ils sont : des pécheurs. Des pécheurs ambitieux qui se querellent en chemin pour savoir lequel d’entre eux siègera à la droite du Christ au paradis. Des pécheurs qui tentent de s’interposer entre les enfants et le Christ avant de se faire rabrouer par Lui.

Des pécheurs qui abandonnent le Christ au moment de sa passion. Des pécheurs qui ne veulent pas croire le témoignage des femmes leur rapportant Sa résurrection. Voilà les « modèles » de d’évêques que nous propose l’Evangile. Quant au « modèle » de pape, saint Pierre, il a carrément renié le Christ par trois fois.

Là où le Christ appelle chacun à sa liberté pour savoir s’il veut le suivre, le cléricalisme rampant de l’Eglise catholique substitue la vertu d’obéissance sans discernement. Seule une conversion spirituelle du clergé et de l’épiscopat permettra de recentrer l’Eglise sur le Christ.

C’est la relation au Christ qui fait l’Eglise, pas le souci humain de faire communauté et de se doter d’une hiérarchie pour singer les puissances de ce monde. Parce que c’est le Christ qui nous sauve, pas nos communautés ni nos autorités. C’est ce qu’exprime la liturgie quand, avant de consacrer l’hostie, le prêtre dit « Seigneur lave moi de mes fautes, purifie-moi de mon péché » ou quand il dit « Seigneur ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Eglise ».


3/ Changer nos habitudes

Le cléricalisme est une maladie qui ne peut prospérer qu’avec la complicité, consciente ou inconsciente, des laïcs. L’idéalisation de la figure du prêtre a conduit certains parents à ne pas vouloir et/ou pouvoir prendre la défense de leurs enfants abusés par des prêtres qu’ils révéraient.

L’idolâtrie de tel ou tel prêtre n’est possible que parce que trop souvent des laïcs acquiescent à l’idée que le prêtre est « un homme à part » au motif que sa fonction l’est. Cette confusion transforme le serviteur de Dieu en un supérieur hiérarchique auquel on prête, en pratique si ce n’est en théorie, des qualités qui n’appartiennent qu’à Dieu : omniscience, omnipotence, infaillibilité et impeccabilité.

Il revient donc aussi aux laïcs – et donc aussi à l’auteur de ces lignes – de se délester du poids des mauvaises habitudes qui les poussent inconsciemment à placer sur un piédestal les prêtres et les évêques. Pour être concret je proposerais deux changements : cesser d’appeler nos évêques « monseigneur » et cesser d’appeler nos prêtres « mon père ».

Le terme « monseigneur » est un titre féodal qui intrinsèquement place sur l’évêque sur un piédestal. Non seulement il n’a aucun fondement biblique mais surtout il contredit ce que nous enseigne le Nouveau testament : « Ne soyez pas nombreux à vouloir devenir des enseignants car, vous le savez, mes frères et sœurs, nous serons jugés plus sévèrement » (Jacques 3, 1).

Mais surtout le plus important c’est de renoncer à conférer aux prêtre le titre de père car c’est vraiment le titre par excellence qui installe une relation infantile entre les laïcs et les prêtres. De là découle la survalorisation du prêtre qui apparaît comme intangible et infaillible aux yeux des laïcs et qui a dissuadé certains évêques de dénoncer les agissements de certains d’entre eux au motif que leur devoir « paternel » leur imposait de protéger leurs prêtres.

L’expression « mon père » installe un rapport profondément pervers entre les laïcs et leurs prêtres. Ce n’est pas moi qui le dis c’est Dieu Lui-même en la personne de Jésus-Christ : « N’appelez personne sur la terre votre père, car un seul est votre Père, c’est celui qui est au ciel » (Matthieu 23, 9).

Sans compter que la – mauvaise – habitude d’appeler un prêtre « mon père » n’est pas si ancienne que cela. Pourquoi ne pas renouer avec l’habitude d’appeler un prêtre « monsieur » ? Après tout c’était l’usage en vigueur à l’époque de saint Vincent de Paul (1580-1660) qu’on appelait « monsieur Vincent ».

La vérité est subversive, c’est pour ça qu’elle rend libre

Comme beaucoup de catholiques j’ai été élevé dans un esprit légitimiste.

Non pas au sens monarchique du terme mais dans le sens où j’ai été élevé dans l’idée qu’il fallait faire confiance aux autorités légitimes (Etat, clergé, école…). Ma confiance était acquise a priori.

Quand on ne savait pas on pouvait et on devait faire confiance à ceux qui étaient dans les institutions légitimes. On leur faisait crédit. C’était l’article premier du contrat social. Et en cas de défaillance de ces représentants et de ces institutions la marche à suivre était claire : il fallait se référer à cet article premier… et unique.

Cette confiance, nécessaire à la vie en commun, était en même temps excessive parce qu’enfantine. Je m’interdisais de faire confiance à mes intuitions et à ce que m’enseignait l’expérience quand elles contredisaient les autorités légitimes.

Car toute autorité qui n’est pas ordonnée au bien et à la vérité est une idole et Dieu veut nous libérer des idoles.

Ce processus de libération s’est fait pour moi en plusieurs étapes.

1/ Les idoles profanes

La première étape fut la saga de la Manif pour tous quand la Préfecture de police se joignait aux médias d’encadrement pour sous-estimer systématiquement l’affluence des rassemblements contre le projet de loi Taubira.

J’ai découvert alors que les représentants officiels de la Préfecture de police pouvaient mentir sur ordre ou, pire, mentir d’initiative pour complaire aux autorités politiques du moment. En discutant avec des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur j’ai appris que cette pratique était courante et qu’en 40 c’était dans la chasse aux Juifs qu’elle s’était illustrée, non par idéologie antisémite, mais pour plaire aux nouveaux maîtres du moment…

Rigolards mes interlocuteurs m’avaient fait remarquer que, tant que c’était les chiffres des manifestations de la CGT qui étaient sous-estimés, l’idée d’un mensonge officiel ne m’avait pas effleuré. J’ai alors pris conscience de mes propres œillères et de mes préjugés.

La deuxième étape fut l’épisode des Gilets jaunes avec le cocktail de répression aveugle, de déni de réalité (« Il ne faut pas parler de violences policières »), de mépris de classe (« Gaulois réfractaires »), de culpabilisation (« pour trouver un boulot il suffit de traverser la rue »), de désinformation (surmédiatisation des violences et occultation des manifestations pacifiques) et de stigmatisations calomnieuses («populiste», « antisémites »).

La troisième fut la gestion de la COVID : ordres, contre-ordres, désordres et mensonges à tous les étages. Mensonges relayés complaisamment (l’article du Lancet), arguments à géométrie variable («L’urgence ne doit pas vous pousser à prendre de la chloroquine car il n’y a pas d’études randomisées et donc pas assez de recul mais vaccinez-vous dès maintenant même s’il n’y a pas assez de recul car l’urgence c’est d’atteindre l’immunité collective»), conflits d’intérêts entre responsables de la santé publique (Agnès Buzyn, Yves Lévy, Yazdan Yazdanpanah) et chasse au Raoult qui les dénonçait.

Ces trois étapes ont remis en cause la confiance acquise que j’accordais aux institutions profanes. Mais il en va désormais de même vis-à-vis du clergé. Le drame des prêtres pédophiles est passé par là.

2/ Les idoles au sein de l’Eglise

Pendant longtemps j’avais haussé les épaules lorsque la presse parlait de pédophilie dans le clergé : je n’y voyais ni plus ni moins qu’un exemple supplémentaire de la calomnie anticatholique dont la presse française s’était fait une spécialité et dans laquelle elle se complaisait avec délectation.

L’Eglise était sa cible traditionnelle et elle se permettait avec elle de la harceler comme elle ne se le serait jamais permis avec d’autres religions. Puis quand il s’est avéré que le phénomène ne pouvait être assimilé à quelques cas isolés j’ai commencé à me demander pourquoi les médias catholiques n’en avaient jamais parlé et pourquoi seuls les médias profanes enquêtaient. L’idée qu’il y avait un cadavre dans le placard a commencé à faire son chemin dans mon esprit.

Puis quand il est apparu que c’était un drame qui durait depuis plusieurs décennies grâce au silence complice et parfois grâce à la complicité active d’évêques, de congrégations et de cardinaux je suis tombé de l’armoire. Ma confiance n’est donc plus acquise a priori aux représentants du clergé.

Comme le disait le Christ à propos de pharisiens : « Faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent ; mais n’agissez pas selon leurs œuvres. Car ils disent, et ne font pas » (Matthieu 23, 3).

Le bon côté des choses c’est que, pour moi et pour tous ceux qui sont comme moi, c’est l’occasion de gagner en maturité et en discernement et donc en liberté intérieure.

La liberté intérieure, appelée aussi « liberté des enfants de Dieu » est le fruit de la foi en Dieu et de Sa grâce mais elle est régulièrement combattue par le Monde et le Prince de ce monde.

C’est pourquoi les saints ont été si souvent persécutés : de manière sanglante parfois (les martyrs) mais aussi de manière sournoise. Jeanne d’Arc a été condamnée par un tribunal ecclésiastique et par l’évêque Pierre Cauchon qui était l’une des plus hautes autorités de l’Eglise de son temps.

La confiance ça se mérite et ça peut se perdre.

Ceux qui ne sont pas fiables ne doivent pas inverser les rôles et nous faire sentir coupables.

La vérité est subversive, c’est pour ça qu’elle rend libre

Nous plaçons notre confiance dans le Christ parce qu’il s’est montré digne de foi : Il nous a aimés jusqu’à en mourir et Il est ressuscité d’entre les morts alors quand Il nous tend la main on peut Lui accorder notre confiance. C’est-à-dire notre foi.

« A quelque chose malheur » est bon dit le proverbe profane.

La crise de confiance dans la parole publique et dans les non-dits d’une partie du clergé sont des occasions de croissance humaine et spirituelle pour ceux qui, comme moi, étaient parfois trop pusillanimes pour être vraiment lucides.

Réjouissons-nous donc de cette évolution qui est pour nous l’occasion de grandir en cohérence et de nous attacher plus encore à Jésus-Christ qui, parce qu’Il est vrai homme et vrai Dieu est signe de contradiction dans ce monde.

« Tout est grâce » disait sainte Thérèse de Lisieux.

La formule de Boltzmann

Le devoir de réserve qui s’impose aux hauts fonctionnaires est parfois un couvercle bien lourd à porter : on voit et on comprend beaucoup de choses, on assiste à de nombreux événements dont on est parfois protagonistes, on connaît le dessous des cartes mais on ne peut les révéler sous peine de provoquer l’effondrement du château de cartes…

Les romans de Gérard Pardini, haut fonctionnaire ayant exercé des responsabilités à la fois opérationnelles et stratégiques dans divers ministères régaliens, n’en sont donc que plus précieux. Sans rien dévoiler des dossiers qu’il a eus à connaître au fil de sa carrière, il livre une réflexion qui est nourrie de son expérience.

Lucides, désabusés mais également drôles ses romans portent un regard sans complaisance sur l’évolution de notre société mais sans hostilité, à l’image de ces moralistes du XVIIème siècle qui, après avoir fréquenté les cercles de pouvoirs, côtoyé les grands et sondé leurs petitesses en tirent des leçons qu’ils veulent partager.

C’est dans cette veine que s’inscrit le dernier roman de Gérard Pardini intitulé La formule de Boltzmann et publié chez L’Harmattan (les premières pages peuvent être lues sur http://www.gerard-pardini.fr/spip.php?article134).

 On y voit des décideurs persuadés d’œuvrer pour le bien de l’humanité mais qui ne soupçonnent pas un seul instant la noirceur de leurs âmes, un système politique conçu pour favoriser l’harmonie qui, au fil des catastrophes déraille vers l’absurde, une folie qui est aussi celle de leurs administrés et une lucidité sur l’évolution du monde qui reste l’apanage des femmes.

Cela vous fait penser à quelque chose ?

Marche avant par Alexandre Poussin

La publication récente des dernières aventures de la famille Poussin à Madagascar, Mada Trek, nous a incité à remettre en ligne la recension faite il y a dix ans d’un livre assez original d’Alexandre Poussin, intitulé Marche avant.

Après avoir passé sa jeunesse à escalader nuitamment les monuments parisiens et à faire une cour aussi assidue qu’originale à Sonia, il fait le tour du monde à bicyclette, traverse à pied l’Himalaya avec un ami, repasse par Paris pour épouser Sonia qu’il emmène ensuite en promenade pendant trois ans : le temps de rallier à pieds la ville du Cap en Afrique du Sud au lac de Tibériade en Israël, couchant chaque soir à la belle étoile ou chez l’habitant. En 2004 et 2005 Alexandre et Sonia raconteront leur expérience et surtout les multiples rencontres qui ont émaillé leur périple dans un livre publié en deux tomes intitulé Africa Trek que suivit un DVD éponyme. En 2011 Alexandre Poussin nous livre ses réflexions, ses méditations et son expérience dans un livre à la fois original, drôle, profond et très bien écrit intitulé Marche avant.

En quête de vérités qui aident à vivre, Alexandre Poussin ne cesse de tracer sa voie, de suivre son propre chemin et, inévitablement, il brouille les pistes. Ce n’est pas le moindre de ses mérites.

Tombé amoureux de l’Afrique et de sa beauté au contact de la revue L’Afrique réelle, dirigée par le controversé Bernard Lugan – proche de la droite radicale – Alexandre Poussin bat en brèche les stéréotypes sur l’Afrique et consacre des pages vibrantes au courage des Africains qui, simplement pour ne pas périr, doivent travailler d’arrache-pied – parfois au sens propre du terme – et mènent une vie de labeur que, selon lui, aucun Européen contemporain ne supporterait plus de trois semaines….

Déjà à Sciences po Grenoble il préférait les stages ouvriers aux stages conseillés. Il s’est ainsi embarqué comme mousse avec des marins-pêcheurs et a travaillé comme garçon de ferme dans les alpages afin de toucher du doigt la réalité de ces métiers ainsi que les conditions de vie de ceux qui les exerçaient au lieu d’effectuer sagement des photocopies dans une préfecture ou dans un cabinet de conseil. Il y découvrit des difficultés, des drames et des contradictions qui sont le reflet de nos choix de société. C’est peut-être pour cela que ses professeurs avaient tenté de l’en dissuader en faisant valoir que cela ne lui servirait à rien. C’est assurément pour cela que son rapport de stage sur l’agriculture fut étrillé : il y remettait en cause, exemples à l’appui, le modèle de l’agriculture industrielle.

Scout revendiqué qui ne tarit pas d’éloges sur la formation humaine et spirituelle qu’il doit au mouvement de Baden Powell il est également – et selon lui logiquement –  un écologiste viscéral. Il rend hommage à José Bové dont il salue le courage militant tout en suggérant qu’il est en avance sur son temps et que la postérité lui rendra justice. Car, si Alexandre Poussin est un écologiste engagé, il n’est pas un écologiste enragé.

Il connaît mieux que quiconque les réactions épidermiques des baby boomers que suscite la moindre interrogation pouvant remettre en cause les dogmes de la croissance exponentielle et du salut par le progrès technique. Philosophe, il se dit que chaque génération a son combat et que celui de la paix était le leur tandis que celui de l’environnement est désormais le nôtre. Généreux, il leur rend hommage pour ce qu’ils ont fait. Optimiste, il place son espoir dans la génération actuelle et les générations à venir à venir pour inverser les tendances destructrices actuellement à l’œuvre.

Ancien élève des écoles chrétiennes il se déclare sereinement défavorable à la mixité scolaire qu’il considère comme un obstacle à la formation des personnalités. Il estime que ce n’est pas un service à rendre à des adolescents et des adolescentes qui ne sont encore que l’ébauche d’eux-mêmes que de faire de l’école le terrain des jeux de l’amour et du hasard. Catholique assumé, il se déclare partisan de la sobriété volontaire qu’il considère comme la seule solution à la fois viable et vivable pour sortir de la société de consommation et de sa logique destructrice et se réfère indifféremment à Pierre Rabhi, Denis Tillinac, Jean-François Guillebaud et José Bové, Jean-Paul II ou Gandhi quand il ne cite pas purement et simplement l’Evangile.

S’il parcourt désormais le monde à pied pour faire de longs voyages à l’image des pèlerins du Moyen-Age c’est à la fois pour des raisons méthodologiques et déontologiques : par le simple fait de marcher le marcheur retrouve son corps. Il l’habite de nouveau. Il rentre en lui-même. Il se retrouve. Il reprend contact avec la Création qu’il contemple de nouveau. Son âme se reconnecte avec l’essentiel. Il se débarrasse de ses angoisses. De son stress. De l’esprit de comparaison. De l’esprit de compétition. Il n’est plus pollué et ne pollue plus. Il prend le temps. Il prend son temps. Il a le temps. Il redevient disponible aux rencontres imprévues.

L ‘éthique de la marche qui le meut et qu’il promeut est la source d’inspiration de ce livre-témoignage dans lequel alternent chapitres biographique et considérations plus philosophique. Car ce jeune quadra devenu récemment jeune papa a déjà beaucoup vécu et a pris le temps de ruminer ce qu’il a vécu pour le mettre en mots. Emprunt de profondeur et rédigé avec une bonne dose d’autodérision Marche avant est un récit inclassable qui aidera tous les chercheurs de sens à étancher leur soif.

Il est plus facile de faire son devoir que de le discerner

L’aversion pour le risque guide la plupart de nos choix et se pare du manteau de la prudence. Notre préférence va à ce que nous connaissons déjà parce que c’est ce que nous maîtrisons déjà. « On sait ce qu’on perd mais on ne sait pas ce que l’on gagne » dit la sagesse populaire. Sagesse populaire, sagesse du bon sens sans doute mais qui s’oppose à la sagesse de Dieu qui est « folie aux yeux des hommes ».

1/ L’aversion pour le risque est un réflexe de notaire pas une vertu évangélique.

L’aversion pour le risque est une espèce d’emplâtre qui bouche nos yeux et nos oreilles aux manifestations de l’Esprit saint. A l’inverse ce sont souvent ceux qui n’ont rien pour boucher leurs yeux et leurs oreilles qui sont réceptifs à l’Esprit saint. Comme le disait le père Stan Rougier : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière ! »

L’Esprit saint se manifeste souvent par des désirs profonds qui nous apparaissent inconvenants, inadéquats ou inopportuns : choisir le célibat plutôt que la liberté sexuelle, renoncer à avoir une carrière pour être disponible à son prochain (en commençant par son conjoint !), quitter un milieu dont on maîtrise les codes mais où l’on vit à l’extérieur de soi-même, refuser de s’intégrer à un groupe au point de perdre son intégrité. Tel est le cas du général Jacques Pâris de la Bollardière.

Saint-Cyrien, officier dans la Légion étrangère, il est l’un des Français les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Il est fait grand officier de la Légion d’honneur, compagnon de la Libération et est décoré à deux reprises du Distinguished Service Order (DSO). Affecté en Algérie en 1956 il devient le plus jeune général de l’armée française à 49 ans. Il avait tout gagné et avait donc tout à perdre.

C’est ce qu’il fit pourtant en écoutant la voix de sa conscience. Elle fit de lui le seul officier supérieur en fonction à condamner ouvertement l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie. Puis, elle le poussa à demander à être relevé de ses fonctions. En 1961, après le putsch des généraux, il quitta une armée qu’il estimait ne plus pouvoir servir parce qu’elle se dressait contre le pays qu’elle était tenue de servir. Les années suivantes il s’engagea dans les mouvements pacifistes et se définit comme un objecteur de conscience. Il fit tout cela au nom de ses convictions chrétiennes[1] et contre les habitudes de son milieu.

La répression des vérités profondes que nous sentons palpiter en nous et que nous étouffons sous prétexte de prudence et de sagesse est souvent une fin de non-recevoir opposée à l’Eprit saint dont nous redoutons l’influence sur nous. Nous avons peur que la volonté de Dieu nous entraîne dans des situations inconnues et nous éprouvent au risque de nous ébranler.

C’est ce qu’annonçait Jésus Christ à l’apôtre Pierre, le premier pape: « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; mais quand tu seras vieux, tu tendras les mains et c’est un autre qui attachera ta ceinture et te conduira où tu ne voudras pas. » (Jean 21, 18).

2/ Il est beaucoup plus facile de faire son devoir que de le discerner

Nous avons peur de lâcher prise pour laisser les commandes à l’Esprit saint et c’est pour ça que nous cherchons à nous convaincre qu’il ne faut rien lâcher de ce qui nous tient lieu de morale et de lien social.

Notre aversion pour le risque a pour corollaire la prédilection pour ce qui est convenu. La morale des hommes est beaucoup plus rassurante mais correspond rarement à la volonté de Dieu.

C’est exactement pour cette raison que Jésus a démenti publiquement et très violemment le premier pontife de l’histoire en lui jetant à la figure : « Arrière, Satan, tu es un piège pour moi, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » (Matthieu 16, 23).

La prédilection pour ce qui est connu et convenu a pour corollaire l’aversion pour ce qui est inconnu et inconvenant. D’où les réticences et le malaise que nous éprouvons spontanément pour l’exercice du discernement. Le risque et l’inconfort de la liberté nous font peur.

Le discernement est beaucoup plus inconfortable et risqué que l’obéissance. C’est aussi beaucoup plus exigeant et parfois même plus épuisant. L’exercice du discernement exige de rester attentif, disponible, d’accepter de tâtonner, de faire demi-tour et d’admettre – d’abord à soi-même et ensuite aux autres – que l’on s’était fourvoyé et parfois même volontairement !

Sur le plan spirituel agir par principe en permanence est un choix de sédentaire, le discernement un choix de nomade.

Or, le chrétien n’est que de passage dans ce monde et sa patrie est dans les cieux. Son pèlerinage terrestre a pour seule raison d’être de transformer son cœur de pierre en cœur de chair. La conversion de son cœur est sa grande affaire car c’est elle qui déterminera ce que sera sa vie éternelle : un paradis ou un enfer. C’est nécessairement radical et bouleversant. C’est un pèlerinage, pas une balade digestive.

La vie chrétienne est nécessairement un signe de contradiction apporté aux hommes et au monde tel qu’il est organisé, y compris par le clergé parfois : demandez à Jeanne d’Arc ! C’est une objection au monde tel qu’il va. Ou plutôt tel qu’il ne va pas. Car il ne va pas très bien. C’est forcément un défi au moins implicite au Prince de ce monde. Il ne faut donc pas attendre de triompher dans ce monde…

L’exercice du discernement spirituel est forcément intime et personnel puisqu’il engage notre vie temporelle et éternelle. Certes ce discernement intime n’est pas pour autant un discernement solitaire : il se laisse éclairer aussi par le discernement d’autrui et au premier chef par celui de tous ses frères dans la foi, ses contemporains comme ceux des générations passées. Entre pèlerins il faut bien s’entraider…

Mais en dépit de cette solidarité de pèlerins en chemin – ce qu’on appelle la communion de l’Eglise en jargon de spécialistes – le discernement spirituel ou plutôt existentiel nous affecte inévitablement et parfois douloureusement puisqu’il nous arrache progressivement aux conceptions et aux habitudes mondaines dans lesquelles nous sommes nés et qui nous ont en partie façonnés.

L’exercice du discernement est parfois fragilisant, malaisant et angoissant mais il est indispensable et inévitable car il est salutaire : c’est par lui que nous accéderons (ou pas) à la maison du Père.

[1] « Je pense avec un respect infini à ceux de mes frères, arabes ou français, qui sont morts comme le Christ, aux mains de leurs semblables, flagellés, torturés, défigurés par le mépris des hommes ».

Le Césaro-scientifisme

JC nous propose une réflexion brève mais percutante sur le gouvernement au nom de la science.

  Le césaro-scientifisme ; voilà le nouveau terme pour penser la forme prise par le Pouvoir aujourd’hui.

 La crise du COVID 19 aura matérialisé une évidence que l’on voyait déjà poindre avec l’écologie: c’est par l’argument scientifique que tend à se légitimer désormais le pouvoir politique. Il faut croire la parole scientifique ; nouvelle Autorité avec ses églises et ses sectateurs que le pouvoir politique peut, au gré de ses velléités, convoquer comme argument moral pour se justifier. Ce que le religieux spirituel ne lui permet plus – le laïcisme et le sécularisme ont scié à son insu la branche qui le soutenait- le religieux médical lui en offre désormais la possibilité… Reformuler le croire contemporain. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, il faut croire les scientifiques… Mais lesquels croire dans un monde savant dissonant ?

Le césaro-scientifisme à l’embarras du choix. Il peut aujourd’hui restreindre les libertés mieux que n’importe quel ordre politico-religieux car il a suffisamment d’arguments pour « faire et défaire » et personne ne peut l’anathématiser : c’est la parole scientifique ! Il a donc ses hérauts : les médias officiels et ses chaines d’opinion en continu et ses nouveaux clercs : les « toujours » Hautes Autorités de Santé.

 Autorité ! Le mot est lâché qui nous fait retomber sur le vieux couple moteur de l’articulation du « Pouvoir temporel » et de « l’Autorité spirituel ». Parodiant cette alliance honnie des républicains du « Sabre et du Goupillon » leurs descendants aujourd’hui peuvent désormais porter partout la nouvelle alliance du Marché et de la Blouse blanche.

D’aucuns parlent déjà de dictature sanitaire sans se retourner sur l’histoire. Redde caesari quae sunt caesaris, la dictature n’a jamais été religieuse ; pas plus qu’elle ne sera sanitaire, scientifique ou technologique car la dictature est partout et toujours le fait du Prince.

Entre doxa officielle et monde parallèle quelle place pour la complexité du réel ?

La culture du mensonge imbibe la société de consommation dans laquelle nous vivons parce qu’elle repose sur plusieurs piliers institutionnels : l’industrie de la publicité qui vise à nous faire croire que les stratégies des producteurs ont été faites en fonction de nos besoins profonds, l’industrie du marketing qui définit les catégories de consommateurs qu’il faut convaincre et l’industrie du lobbying qui consiste à savoir quels décideurs et quelles institutions corrompre pour obtenir des autorisations qu’on n’obtiendrait pas légalement ou, mieux (ou pire en fait !), pour faire entrer des intérêts particuliers dans la définition légale du bien commun.

Cette culture du mensonge irrigue les mentalités, ce qui signifie que ni l’auteur de ces lignes ni ceux qui le lisent (en espérant que certains le liront !) ne sont épargnés par cette maladie de l’esprit. Nous y sommes en effet exposés de deux manières au moins.

Nous sommes exposés aux mensonges par omission et par déformation à chaque fois que nous lisons les médias classiques. Mais nous sommes également exposés aux mensonges par affirmation (fake news, vérités alternatives) et par imagination à chaque fois que nous consultons des sites ou des documents à tendance complotiste sur les réseaux sociaux.

Les médias classiques refusent de prendre en considération l’existence de complots pour décrypter les rapports de force au sein de la société. A l’inverse les théoriciens du complot nient qu’il puisse exister d’autres explications de la réalité que ces complots.

Et dans les deux cas le lecteur est sommé de choisir son camp avec la certitude qu’il sera étiqueté par l’autre camp et sera considéré, au choix, comme  un imbécile, un naïf, un inconscient, un paranoïaque, un nuisible, un lâche ou un fou.

Mais dans les deux cas le plus grand perdant c’est la complexité du réel c’est-à-dire la réalité.

1/ Les médias classiques ou la tentation du mensonge par omission

Cette culture du mensonge institutionnel repose moins sur des faux caractérisés (des fake news) que sur des angles morts, des dénis de réalité et des présentations biaisées. Il s’agit moins d’inventer des mensonges que d’éclipser une partie de la réalité ou de la présenter d’une manière biaisée.

Les mensonges par omission sont les plus nombreux car les plus faciles et les moins risqués. Il est toujours moins risqué de ne pas faire quelque chose (transmettre une information, enquêter, décrire) que de faire quelque chose.

Les médias classiques mentent la plupart du temps par omission : c’est beaucoup moins risqué parce que beaucoup moins facilement détectable. Le problème n’est pas ce qu’ils disent mais au contraire ce qu’ils ne disent pas. Exemples ? Pendant des décennies ils ont nié la réalité de phénomènes qui aujourd’hui font l’objet d’un consensus : la montée continue de l’islamisme dans notre pays, la montée de l’insécurité, les flux migratoires continus et incontrôlés – ce qu’ils savaient et ont préféré taire par lâcheté, par convenance ou par parti pris. Leur prétention à l’objectivité et au professionnalisme n’en est que plus inaudible.

Il existe une autre manière de mentir, c’est de présenter la réalité de manière biaisée c’est-à-dire sans distinguer les faits des jugements que l’on porte sur les faits. C’est ce qu’on appelle un effet de source.

Là on peut vraiment parler de culture du mensonge médiatique car chez les journalistes l’art du préjugé initial est ouvertement assumé et même théorisé : à n’importe quel apprenti journaliste on apprend qu’avant de se lancer dans un sujet il faut décider de l’angle sous lequel il veut le traiter. En d’autres termes quelle est la conclusion à laquelle on veut arriver avant même de commencer à écrire. Quel est le message que l’on veut véhiculer ?

C’est l’exact opposé du travail d’enquête consistant à instruire à charge et à décharge pour relater ce que l’on a vu, compris et entendu même si cela ne correspond pas à l’idée qu’on se faisait auparavant de la réalité.

Sous prétexte qu’il est impossible d’être parfaitement et toujours objectif les journalistes se sont affranchis du devoir d’honnêteté intellectuelle et de toute déontologie.

Plusieurs procédés sont employés : les euphémismes (« incivilités » au lieu de menaces, chantages, violences), les pétitions de principe (« L’Europe c’est la paix »), les arguments d’autorité (« C’est la fameuse revue scientifique The Lancet qui l’a dit donc c’est vrai), les fausses alternatives (« C’est Emmanuel Macron ou le fascisme ») ou encore du chantage intellectuel (« le souverainisme c’est le retour aux-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire »).

Les partis pris des journalistes sont tellement massifs parfois qu’ils ne s’en aperçoivent pas. Leur soutien idéologique sans faille au traité de Maastricht en 1992 et au projet de constitution européenne de 2005 en est exemple connu. Leur adhésion à une conception antidémocratique de la construction européenne n’était pas neutre mais ils la présentaient comme telle. A les entendre c’était le seul choix objectivement rationnel et ils s’en faisaient eux-mêmes les porte-paroles zélés. Ils prenaient parti tout en prétendant rester des observateurs objectifs et dépassionnés.

Leur engagement militant était pourtant patent : ils ridiculisaient et anathématisaient alternativement tous ceux qui refusaient de voter dans leur sens. Ils les traitaient de populistes hier. Aujourd’hui ils les traitent de complotistes.

2/ L’existence de complots et leur négation

Il existe une partie de la réalité dont les médias classiques ne veulent pas parler : l’existence de complots. Car non seulement les complots existent mais ils expliquent une partie de la réalité. Qui oserait dire que l’assassinat de John Kennedy puis plus tard celui de son frère Bob n’ont pas été commandés ? La préparation d’un attentat ou d’un meurtre sont des complots.

Mais le plus célèbre des complots récents est peut-être le pacte germano-soviétique, officiellement traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique de 1939. Il comportait un protocole secret visant le partage de l’Europe entre les deux puissances totalitaires, ce qui fut fait très peu après. Qui peut soutenir que ce protocole secret n’était pas un complot contre l’existence même du peuple polonais ?

Plus proche de nous le dossier mensonger présenté le 05/02/1991 devant le Conseil de sécurité des Nations unies par le général américain Colin Powell affirmant que le régime irakien détenait un  arsenal d’armes chimiques (armes de destruction massive).

Ce montage du gouvernement américain était une conspiration pour obtenir l’autorisation de l’ONU d’envahir l’Irak sous la bannière de l’ONU. Ce qui fut fait en 2003. Plus tard Colin Powell reconnaîtra que les informations qu’il avait divulguées étaient fausses mais en attribua la responsabilité à la CIA et au Pentagone.

De manière plus large toute préparation d’une opération secrète par les services de renseignement ou les forces armées est un complot contre ceux qui ont été définis comme l’ennemi. Une campagne de presse contre un homme politique orchestrée par une agence de communication payée pour le compte d’un de ses clients, c’est un complot.

Une opération de spéculation boursière contre une monnaie ou un pays, c’est un complot contre toutes les entreprises, tous les salariés et tous ceux dont la survie et la vie dépendent de la bonne santé de la monnaie attaquée et de l’économie du pays considéré.

Des opérations concertées et secrètes pour nuire délibérément à un individu ou à une catégorie d’individus constituent une réalité… quotidienne. D’ailleurs toute forme de lobbying sur les décideurs publics n’est-elle pas une forme de complot contre l’intérêt général ?

Mais si les complots existent et que les médias nient leur existence ou du moins leur pertinence pour expliquer la réalité les complotistes, eux, tombent dans le péché inverse.

Les premiers nient que l’existence des complots puisse expliquer la réalité et aider à la comprendre, les autres nient qu’il puisse exister d’autres explications que les complots.

3/ Des complots réels aux théories du complot

Vouloir développer une vision cohérente de la réalité n’est pas en soi illégitime. C’est même indispensable.

Le monde est une succession de faits plus ou moins connectés les uns aux autres, parfois contradictoires et souvent chaotiques. Pour saisir cette réalité complexe, notre entendement cherche à repérer des invariances, des relations de causalités ou des éléments explicatifs.

Le monde extérieur est ainsi modélisé par chacun d’entre nous en quelque chose de plus simple et de plus cohérent. Cette démarche est nécessaire, car personne ne peut vivre dans un monde complètement chaotique, sans aucun repère.

Mais là où ça dérape c’est quand on succombe à l’esprit de système, c’est-à-dire quand on part d’une explication plausible pour arriver à une conclusion que l’on tient pour certaine sans avoir pris la peine de la confronter à des données empiriques.

Dire que des gens habiles et mal intentionnés profitent du système c’est une chose mais en déduire qu’ils sont en mesure de contrôler le système et d’imposer leurs vues à l’ensemble du monde en est une autre.

Or, si des convergences d’intérêts existent bien, si des ententes secrètes se nouent et se dénouent chaque jour, si des complots sont orchestrés – avec ou sans succès – cela ne signifie pas que quiconque puisse maîtriser le système à l’échelle mondiale.

Ce faisant les partisans de la théorie du complot rendent un hommage exagéré – mais involontaire – aux comploteurs en leur reconnaissant implicitement les attributs de Dieu : omniscience, omnipotence et infaillibilité.

C’est cela le grand vice intellectuel du complotisme : l’esprit de système

C’est l’exact inverse de la pensée scientifique qui part de l’observation des faits, modélise une explication et la soumet de nouveau à l’expérience empirique afin de tester sa cohérence. Tant qu’elle n’est pas contredite par la réalité elle est considérée comme vraie… jusqu’à preuve du contraire. L’esprit de système fait l’inverse : il substitue la primauté du modèle à la primauté du réel.

La théorie du complot ne se définit pas par un contenu mais par une démarche intellectuelle. Ces théoriciens sélectionnent les faits qui étayent leur conviction initiale et écartent les autres. C’est pour cela que leurs démonstrations reposent sur des juxtapositions : les faits et les citations sont tirés de leur contexte et sont donc invérifiables. Et quand on les interroge sur l’origine et la validité de leurs sources ou qu’on remet en cause la rigueur de leur raisonnement, ils ne répondent pas avec des arguments vérifiables.

Ils cherchent moins à entrer dans la réalité et donc dans sa complexité qu’à renforcer une conviction déjà établie – c’est-à-dire une intuition ou un préjugé – et à la partager avec le plus grand nombre.

La théorie du complot consiste à substituer au monde réel et à sa complexité un monde parallèle épuré parce que simplifié et, pour cette raison même, plus satisfaisant pour notre besoin de cohérence.

Ce monde est artificiel – et donc mensonger – précisément parce qu’il est expurgé de toutes les zones d’ombre, les mystères et les ambiguïtés sur lesquels la réalité nous fait régulièrement trébucher.

La théorie du complot nous offre un monde parallèle mais à notre portée. Un monde imaginaire mais qui aurait l’élégance de ne pas outrepasser les limites de notre entendement. Un monde fait – ou plutôt contrefait – sur mesure.

La complexité du réel nous est souvent insupportable et souvent à juste titre tant le réel est parfois douloureux, cruel et angoissant.

Parce qu’au fond de nous-mêmes nous préférons anticiper une fin effroyable que de vivre dans un effroi sans fin tant la complexité du réel et les limites de notre compréhension nous sont insupportables.

Parce que, quand la réalité nous apparaît d’autant plus insupportable qu’elle est indéchiffrable, la tentation est parfois trop forte de se mettre à chercher de coupables faute d’explication.

4/ Le remède : ne pas renoncer à la complexité du réel

Dans ces circonstances comment éviter à la fois le déni de réalité induit par la doxa officielle et le déni de réalité proposé par les théories du complot ?

Comment échapper à la culture du mensonge alors que nous y sommes exposés à longueur de journées, qu’il s’agisse de celle du système ou des anti-systèmes ?

On peut commencer par s’abstenir de prendre position quand on ne sait pas.

Cela ne signifie pas s’abstenir de rechercher, de discuter, d’interroger, de réfléchir par soi-même ou de s’instruire.  Cela signifie simplement ne pas brûler les étapes et ne pas prendre ses intuitions ou ses convictions pour des critères de vérité.

L’esprit de système est une absence d’humilité qui empêche de dire « je ne sais pas ». C’est un esprit critique, qui doute de tout sauf de lui-même et qui a la folie de sacrifier la réalité sur l’autel de la cohérence logique.

On peut ensuite pratiquer le passage au crible de toute nouvelle information : de qui provient-elle ? de quand date-t-elle ? Dans quel contexte est-elle apparue ?

Cette information provient-elle d’une source unique ou bien a-t-elle été recoupée par plusieurs sources indépendantes les unes des autres  et auxquelles on peut avoir un accès direct ?

Si c’est une mise en cause alors à qui nuit-elle et à qui profite-t-elle. C’est le vieil adage du droit romain : qui scelus prodest ? A qui profite le crime ? Si l’auteur du crime en est lui-même victime peut-on en conclure qu’il est à l’origine du complot allégué ?

L’expert qui nous parle parle-t-il de son domaine d’expertise ou d’un autre domaine ? C’est le biais des intellectuels : ils sont reconnus pour leur excellence dans un domaine et s’autorisent à donner leur avis dans d’autres domaines dans lesquels ils ne font pas spécialement autorité.

Mais de manière générale il existe deux antidotes qui agissent comme des vaccins pour nous prémunir contre le déni de réalité, médiatique ou complotiste : cultiver le sens de l’humour et lire de la littérature.

L’humour est un adjuvant spirituel car il dévoile les vérités que nous voudrions dissimuler. C’est l’enfant de l’humilité et de l’amour. L’humilité nous permet de regarder en face nos limites et nos faiblesses. Sans humilité pas de capacité d’auto-dérision et donc pas d’humour possible. L’humilité nous rend capables d’accepter la vérité telle qu’elle est et quelle qu’elle soit. Quelque contrariante qu’elle puisse être pour nous…

La littérature est également un antidote naturel contre la doxa officielle comme contre les théories du complot dans la mesure où c’est un constant rappel de la complexité du réel.

La littérature fait tinter à nos oreilles une petite musique insistante et subversive qui nous rappelle que la vérité échappe toujours aux conceptions que nous nous en faisons parce que nos conceptions ne sont que le produit de notre esprit et qu’elles sont, par conséquent, toujours à notre mesure.

Elle nous aide à penser plus justement et c’est ce qui en fait un adjuvant spirituel puisque, comme le disait si bien Blaise Pascal, le principe de la morale c’est de travailler à bien penser.

Elle ne suffit pas à nous prémunir contre les erreurs de jugement mais elle nous aide à ne pas nous fourvoyer systématiquement dans l’inhumanité d’un monde faussé. Elle nous aide à acquérir ce cœur intelligent que le roi Salomon avait demandé à Dieu pour bien gouverner et que Dieu lui a accordé (1 Rois 3, 9-12).

C’est déjà pas mal, non ?

La liberté d’expression : pour quoi faire ?

Face à l’égorgement récent – car il faut appeler les choses par leurs noms – de Samuel Paty par un islamiste lui reprochant d’avoir montré en classe les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo l’horreur et l’effroi s’y disputent à la colère. Comment faire autrement ?

Ce drame, comme celui quelques jours plus tard, de l’assassinat de trois chrétiens catholiques à l’intérieur de la cathédrale de Nice, vient renforcer notre conviction que la défense de nos libertés fondamentales n’est pas négociable.

L’affrontement longtemps esquivé avec les islamistes qui veulent notre mort ou notre soumission ne peut plus être différé. De ce point de vue, c’est peut-être une bonne chose car c’est en affrontant l’ennemi qu’on peut espérer le vaincre et continuer à vivre libres et c’est en désignant l’ennemi qu’on peut l’affronter. Pas avant.

Mais si on peut supposer que l’ensemble des musulmans en France et surtout l’ensemble des Français musulmans partagent notre effroi, il n’est pas certain qu’ils partagent le point de vue officiel du gouvernement, de nos institutions et de la majorité de la classe médiatique.

Ce point de vue a été bien résumé par le ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire : « Moi je n’aime pas ces caricatures mais je les défends, je défends ceux qui les ont faites, je défends ceux qui les diffusent au nom de quelque chose qui est plus important pour moi que ces caricatures, qui est la liberté. La liberté d’expression et la liberté tout court ».

Pourtant l’existence même de lois mémorielles contredit cette déclaration. Pour rappel une loi mémorielle est une loi qui déclare voire impose le point de vue officiel d’un État sur des événements historiques…. et de priver historiens et citoyens de leur liberté de penser et d’exprimer leur pensée.

La position officielle est donc une loi à géométrie variable et c’est bien comme cela qu’elle est comprise par de nombreux musulmans, français ou non, tolérants ou non. C’est pour cela que la doxa officielle n’est pas convaincante, parce que la frontière entre ce que l’on peut dire et ce qu’il faut taire paraît arbitraire.

Pourtant on pourrait définir et donc délimiter la liberté d’expression sur d’autres critères que celui d’une majorité – forcément aléatoire et jamais impartiale – en fonction de son objet : la recherche de la vérité.

1/ La liberté d’expression, condition d’accès à la vérité

La liberté d’expression a en effet pour justification de garantir la possibilité de rechercher la vérité – individuellement et collectivement – et non de conférer l’impunité à n’importe quel comportement.

Si la défense de la liberté d’expression a pour objet un argument ou une idée à défendre alors il faut garantir cette liberté –  surtout si la proposition est subversive – car c’est la quête de la vérité qui est en jeu. C’est l’adage attribué, à tort, à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire »

L’homme est fait pour la vérité et le consensus social ne peut lui être opposé. C’est pourquoi, en tant que catholique je dis « oui » à la liberté d’expression de Spinoza, de Voltaire et de Marx. Et quand Charlie Hebdo publie un dessin représentant Mahomet  sous-titré : « C’est dur d’être aimé par des cons » je soutiens son droit à le publier.

Pourquoi ? Parce que dans ce dernier cas je dis « oui » à la liberté d’expression car elle exprime une idée et un point de vue sur la réalité. A savoir que les islamistes qui s’abritent derrière la volonté de Mahomet ne sont pas conformes à la volonté de Mahomet.

Vrai ou faux c’est une autre histoire, mais c’est là justement, qu’il y a débat et l’espace de ce débat doit être sanctuarisé contre l’hostilité des islamistes.

2/ La liberté de chercher la vérité, pas le droit à l’impunité

A l’inverse quand Charlie Hebdo publie une caricature de Mahomet nu en exhibant ses organes génitaux on quitte le terrain de la liberté d’expression et on retombe dans le domaine de l’injure. Il n’est plus question d’avancer un argument ou de défendre une idée. La recherche de la vérité n’est pas – n’est plus – en jeu.

On est dans le domaine de l’insulte et de l’humiliation gratuite, pour le plaisir de blesser en toute impunité. Charlie Hebdo l’admet lui-même sans problème puisqu’il s’en vante. Il revendique haut et fort, pour reprendre sa formule, l’humour bête et méchant.

On redescend au niveau de la cour de récréation, lieu des surenchères les plus gratuites, les plus inconscientes… et les plus méchantes. Le tout en déclarant crânement: « je fais ce que je veux ».

Cette logique complètement déconnecté du souci de la vérité, purement nombriliste, délibérément blessante, qui s’exonère de toute responsabilité, qui inverse la charge de la preuve et qui exige en plus des excuses n’est-elle pas celle de Donald Trump ?

Imaginons que Charlie Hebdo publie des caricatures de rabbins avec le nez et les doigts crochus trempant leurs mains dans le sang d’enfants chrétiens : qui l’accepterait au nom de la liberté d’expression ?

Personne à part les antisémites patentés : les nostalgiques du IIIème Reich et surtout les islamo-gauchistes de tous poils qui, eux, sont beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux représentés politiquement depuis qu’ils ont mis sur pied des collectifs de lutte contre « l’islamophobie » et qu’ils ont pris le contrôle de La France Insoumise, le parti de Jean-Luc Mélenchon.

Ils invoqueraient la liberté d’expression et on leur opposerait à juste titre que la calomnie et l’injure ne sont pas des opinions. Parce qu’on n’est pas, là non plus, dans le domaine de la recherche de la vérité, sur le terrain des arguments et du raisonnement.

De telles caricatures seraient heureusement sanctionnées par la loi qui réprime non seulement les injures et les calomnies antisémites mais l’injure et la calomnie en général.

3/ La recherche de la vérité : raison d’être et justification de la liberté d’expression

La liberté d’expression est une chose trop sérieuse pour être laissée à Charlie Hebdo ou, pire encore, pour lui laisser le loisir de s’en arroger le monopole.

Les conditions de possibilité d’une recherche de la vérité historique doivent être garanties et protégées contre toutes les formes d’intimidation, des plus subtiles aux plus violentes. Parce que là on est sur le terrain des arguments et de la quête de vérité.

Dans son discours prononcé le 12/09/2008 au collège des Bernardins le pape Benoît XVI avait développé un exposé qui est resté gravé dans les mémoires sur le rôle des monastères dans la préservation de la culture antique et de la création de la culture européenne.

Après la chute de l’empire romain et tout au long des invasions barbares les abbayes ont fleuri sur le continent européen et ont constitué autant d’oasis de paix, de (relative) sécurité et donc de liberté où les hommes qui le souhaitaient pouvaient s’adonner à la quête de l’essentiel : en l’occurrence l’Essentiel.

La liberté était une condition de possibilité indispensable mais en elle-même sans autre objet que la recherche de la vérité et c’est ainsi, sans l’avoir cherché et par surcroît, que les monastères ont été le berceau de l’agriculture et de la culture.

Notre art de vivre, notre liberté et notre culture découlent de cette recherche de la vérité. C’est cette quête de la vérité qui a engendré notre civilisation au milieu de siècles où la barbarie semblait devoir triompher définitivement après avoir détruit la civilisation antique.

C’est cette quête de la vérité qui a engendré notre liberté et notre culture et aujourd’hui encore c’est cette quête de la vérité qui est la raison d’être et la justification de la liberté d’expression que nous revendiquons et que nous défendons contre des fanatiques musulmans qui réclament la liberté au nom de nos principes et nous la refusent au nom des leurs.

C’est ce qui justifie à la fois de dénoncer les lois mémorielles et de défendre Rémi Brague, historien des idées et spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, quand il est accusé d’être un islamophobe savant sous prétexte qu’il dit des choses désagréables à entendre pour des musulmans, des ignorants ou des islamo-gauchistes.

La quête de la vérité est à la fois le fondement, la destination et la seule justification de la liberté d’expression.

C’est la recherche de la vérité et elle seule qui justifie de tracer une frontière entre ce que l’on a la liberté de dire et de publier et ce que l’Etat a le devoir de proscrire.

Emprunter la voie romaine