Le Césaro-scientifisme

JC nous propose une réflexion brève mais percutante sur le gouvernement au nom de la science.

  Le césaro-scientifisme ; voilà le nouveau terme pour penser la forme prise par le Pouvoir aujourd’hui.

 La crise du COVID 19 aura matérialisé une évidence que l’on voyait déjà poindre avec l’écologie: c’est par l’argument scientifique que tend à se légitimer désormais le pouvoir politique. Il faut croire la parole scientifique ; nouvelle Autorité avec ses églises et ses sectateurs que le pouvoir politique peut, au gré de ses velléités, convoquer comme argument moral pour se justifier. Ce que le religieux spirituel ne lui permet plus – le laïcisme et le sécularisme ont scié à son insu la branche qui le soutenait- le religieux médical lui en offre désormais la possibilité… Reformuler le croire contemporain. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, il faut croire les scientifiques… Mais lesquels croire dans un monde savant dissonant ?

Le césaro-scientifisme à l’embarras du choix. Il peut aujourd’hui restreindre les libertés mieux que n’importe quel ordre politico-religieux car il a suffisamment d’arguments pour « faire et défaire » et personne ne peut l’anathématiser : c’est la parole scientifique ! Il a donc ses hérauts : les médias officiels et ses chaines d’opinion en continu et ses nouveaux clercs : les « toujours » Hautes Autorités de Santé.

 Autorité ! Le mot est lâché qui nous fait retomber sur le vieux couple moteur de l’articulation du « Pouvoir temporel » et de « l’Autorité spirituel ». Parodiant cette alliance honnie des républicains du « Sabre et du Goupillon » leurs descendants aujourd’hui peuvent désormais porter partout la nouvelle alliance du Marché et de la Blouse blanche.

D’aucuns parlent déjà de dictature sanitaire sans se retourner sur l’histoire. Redde caesari quae sunt caesaris, la dictature n’a jamais été religieuse ; pas plus qu’elle ne sera sanitaire, scientifique ou technologique car la dictature est partout et toujours le fait du Prince.

Entre doxa officielle et monde parallèle quelle place pour la complexité du réel ?

La culture du mensonge imbibe la société de consommation dans laquelle nous vivons parce qu’elle repose sur plusieurs piliers institutionnels : l’industrie de la publicité qui vise à nous faire croire que les stratégies des producteurs ont été faites en fonction de nos besoins profonds, l’industrie du marketing qui définit les catégories de consommateurs qu’il faut convaincre, le lobbying qui consiste à savoir quels décideurs et quelles institutions corrompre pour obtenir des autorisations qu’on n’obtiendrait pas légalement ou, mieux (ou pire en fait !), pour faire entrer des intérêts particuliers dans la définition légale du bien commun.

Cette culture du mensonge irrigue les mentalités, ce qui signifie que ni l’auteur de ces lignes ni ceux qui le lisent (en espérant que certains le liront !) ne sont épargnés par cette maladie de l’esprit. Nous y sommes en effet exposés de deux manières au moins.

Nous sommes exposés aux mensonges par omission et par déformation à chaque fois que nous lisons les médias classiques. Mais nous sommes également exposés aux mensonges par affirmation (fake news, vérités alternatives) et par imagination à chaque fois que nous consultons des sites ou des documents à tendance complotiste sur les réseaux sociaux.

Les médias classiques refusent de prendre en considération l’existence de complots pour décrypter les rapports de force au sein de la société. A l’inverse les théoriciens du complot nient qu’il puisse exister d’autres explications de la réalité que ces complots. Et dans les deux cas le lecteur est sommé de choisir son camp avec la certitude qu’il sera étiqueté par l’autre camp et sera considéré, au choix, comme  un imbécile, un naïf, un inconscient, un paranoïaque, un nuisible, un lâche ou un fou.

Mais dans les deux cas le plus grand perdant c’est la complexité du réel c’est-à-dire la réalité.

1/ Les médias classiques ou la tentation du mensonge par omission

Cette culture du mensonge institutionnel repose moins sur des faux caractérisés (des fake news) que sur des angles morts, des dénis de réalité et des présentations biaisées. Il s’agit moins d’inventer des mensonges que d’éclipser une partie de la réalité ou de la présenter d’une manière biaisée.

Les mensonges par omission sont les plus nombreux car les plus faciles et les moins risqués. Il est toujours moins risqué de ne pas faire quelque chose (transmettre une information, enquêter, décrire) que de faire quelque chose.

Les médias classiques mentent la plupart du temps par omission : c’est beaucoup moins risqué parce que beaucoup moins facilement détectable. Le problème n’est pas ce qu’ils disent mais au contraire ce qu’ils ne disent pas. Exemples ? Pendant des décennies ils ont nié la réalité de phénomènes qui aujourd’hui font l’objet d’un consensus : la montée continue de l’islamisme dans notre pays, la montée de l’insécurité, les flux migratoires continus et incontrôlés – ce qu’ils savaient et ont préféré taire par lâcheté, par convenance ou par parti pris. Leur prétention à l’objectivité et au professionnalisme n’en est que plus inaudible.

Il existe une autre manière de mentir, c’est de présenter la réalité de manière biaisée c’est-à-dire sans distinguer les faits des jugements que l’on porte sur les faits. C’est ce qu’on appelle un effet de source. Là on peut vraiment parler de culture du mensonge médiatique car chez les journalistes l’art du préjugé initial est ouvertement assumé et même théorisé : à n’importe quel apprenti journaliste on apprend qu’avant de se lancer dans un sujet il faut décider de l’angle sous lequel il veut le traiter. En d’autres termes quelle est la conclusion à laquelle on veut arriver avant même de commencer à écrire. Quel est le message que l’on veut véhiculer ?

C’est l’exact opposé du travail d’enquête consistant à instruire à charge et à décharge pour relater ce que l’on a vu, compris et entendu même si cela ne correspond pas à l’idée qu’on se faisait auparavant de la réalité.

Sous prétexte qu’il est impossible d’être parfaitement et toujours objectif les journalistes se sont affranchis du devoir d’honnêteté intellectuelle et de toute déontologie.

Plusieurs procédés sont employés : les euphémismes (« incivilités » au lieu de menaces, chantages, violences), les pétitions de principe (« L’Europe c’est la paix »), les arguments d’autorité (« C’est la fameuse revue scientifique the Lancet qui l’a dit donc c’est vrai), les fausses alternatives (« C’est Emmanuel Macron ou le fascisme ») ou encore du chantage intellectuel (« le souverainisme c’est le retour aux-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire »).

Les partis pris des journalistes sont tellement massifs parfois qu’ils ne s’en aperçoivent pas. Leur soutien idéologique sans faille au traité de Maastricht en 1992 et au projet de constitution européenne de 2005 en est exemple connu. Leur adhésion à une conception antidémocratique de la construction européenne n’était pas neutre mais ils la présentaient comme telle. A les entendre c’était le seul choix objectivement rationnel et ils le présentaient comme tels. Ils prenaient parti tout en prétendant rester des observateurs objectifs et dépassionnés.

Leur engagement militant était pourtant patent : ils ridiculisaient et anathématisaient alternativement tous ceux qui refusaient de voter dans leur sens. Ils les traitaient de populistes hier. Aujourd’hui ils les traitent de complotistes.

2/ L’existence de complots et leur négation

Il existe une partie de la réalité dont les médias classiques ne veulent pas parler : l’existence de complots. Car non seulement les complots existent mais ils expliquent une partie de la réalité. Qui oserait dire que l’assassinat de John Kennedy puis plus tard celui de son frère Bob n’ont pas été commandés ? La préparation d’un attentat ou d’un meurtre sont des complots.

Mais le plus célèbre des complots récents est peut-être le pacte germano-soviétique, officiellement traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union soviétique de 1939. Il comportait un protocole secret visant le partage de l’Europe entre les deux puissances totalitaires, ce qui fut fait très peu après. Qui peut soutenir que ce protocole secret n’était pas un complot contre l’existence même du peuple polonais ?

Plus proche de nous le dossier mensonger présenté le 05/02/1991 devant le Conseil de sécurité des Nations unies par le général américain Colin Powell affirmant que le régime irakien détenait un  arsenal d’armes chimiques (armes de destruction massive). Ce montage du gouvernement américain était une conspiration pour obtenir l’autorisation de l’ONU d’envahir l’Irak sous la bannière de l’ONU. Ce qui fut fait en 2003. Plus tard Colin Powell reconnaîtra que les informations qu’il avait divulguées étaient fausses mais en attribua la responsabilité à la CIA et au Pentagone.

De manière plus large toute préparation d’une opération secrète par les services de renseignement ou les forces armées est un complot contre ceux qui ont été définis comme l’ennemi. Une campagne de presse contre un homme politique orchestrée par une agence de communication payée pour le compte d’un de ses clients, c’est un complot.

Une opération de spéculation boursière contre une monnaie ou un pays, c’est un complot contre toutes les entreprises, tous les salariés et tous ceux dont la survie et la vie dépendent de la bonne santé de la monnaie attaquée et de l’économie du pays considéré.

Des opérations concertées et secrètes pour nuire délibérément à un individu ou à une catégorie d’individus constituent une réalité… quotidienne. D’ailleurs toute forme de lobbying sur les décideurs publics n’est-elle pas une forme de complot contre l’intérêt général ?

Mais si les complots existent et que les médias nient leur existence ou du moins leur pertinence pour expliquer la réalité les complotistes, eux, tombent dans le péché inverse.

Les premiers nient que l’existence des complots puisse expliquer la réalité et aider à la comprendre, les autres nient qu’il puisse exister d’autres explications que les complots.

3/ Des complots réels aux théories du complot

Vouloir développer une vision cohérente de la réalité n’est pas en soi illégitime. C’est même indispensable.

Le monde est une succession de faits plus ou moins connectés les uns aux autres, parfois contradictoires et souvent chaotiques. Pour saisir cette réalité complexe, notre entendement cherche à repérer des invariances, des relations de causalités ou des éléments explicatifs. Le monde extérieur est ainsi modélisé par chacun d’entre nous en quelque chose de plus simple et de plus cohérent. Cette démarche est nécessaire, car personne ne peut vivre dans un monde complètement chaotique, sans aucun repère.

Mais là où ça dérape c’est quand on succombe à l’esprit de système, c’est-à-dire quand on part d’une explication plausible pour arriver à une conclusion que l’on tient pour certaine sans avoir pris la peine de la confronter à des données empiriques.

Dire que des gens habiles et mal intentionnés profitent du système c’est une chose mais en déduire qu’ils sont en mesure de contrôler le système et d’imposer leurs vues à l’ensemble du monde en est une autre.

Or, si des convergences d’intérêts existent bien, si des ententes secrètes se nouent et se dénouent chaque jour, si des complots sont orchestrés – avec ou sans succès – cela ne signifie pas que quiconque puisse maîtriser le système à l’échelle mondiale.

Ce faisant les partisans de la théorie du complot rendent un hommage exagéré – mais involontaire – aux comploteurs en leur reconnaissant implicitement les attributs de Dieu : omniscience, omnipotence et infaillibilité.

C’est cela le grand vice intellectuel du complotisme : l’esprit de système

C’est l’exact inverse de la pensée scientifique qui part de l’observation des faits, modélise une explication et la soumet de nouveau à l’expérience empirique afin de tester sa cohérence. Tant qu’elle n’est pas contredite par la réalité elle est considérée comme vraie… jusqu’à preuve du contraire. L’esprit de système fait l’inverse : il substitue la primauté du modèle à la primauté du réel.

La théorie du complot ne se définit pas par un contenu mais par une démarche intellectuelle. Ces théoriciens sélectionnent les faits qui étayent leur conviction initiale et écartent les autres. C’est pour cela que leurs démonstrations reposent sur des juxtapositions : les faits et les citations sont tirés de leur contexte et sont donc invérifiables. Et quand on les interroge sur l’origine et la validité de leurs sources ou qu’on remet en cause la rigueur de leur raisonnement, ils ne répondent pas avec des arguments vérifiables.

Ils cherchent moins à entrer dans la réalité et donc dans sa complexité qu’à renforcer une conviction déjà établie – c’est-à-dire une intuition ou un préjugé – et à la partager avec le plus grand nombre.

La théorie du complot consiste à substituer au monde réel et à sa complexité un monde parallèle épuré parce que simplifié et, pour cette raison même, plus satisfaisant pour notre besoin de cohérence.

Ce monde est artificiel – et donc mensonger – précisément parce qu’il est expurgé de toutes les zones d’ombre, les mystères et les ambiguïtés sur lesquels la réalité nous fait régulièrement trébucher.

La théorie du complot nous offre un monde parallèle mais à notre portée. Un monde imaginaire mais qui aurait l’élégance de ne pas outrepasser les limites de notre entendement. Un monde fait – ou plutôt contrefait – sur mesure.

La complexité du réel nous est souvent insupportable et souvent à juste titre tant le réel est parfois douloureux, cruel et angoissant.

Parce qu’au fond de nous-mêmes nous préférons anticiper une fin effroyable que de vivre dans un effroi sans fin tant la complexité du réel et les limites de notre compréhension nous sont insupportables.

Parce que, quand la réalité nous apparaît d’autant plus insupportable qu’elle est indéchiffrable, la tentation est parfois trop forte de se mettre à chercher de coupables faute d’explication.

4/ Le remède : ne pas renoncer à la complexité du réel

Dans ces circonstances comment éviter à la fois le déni de réalité induit par la doxa officielle et le déni de réalité proposé par les théories du complot ?

Comment échapper à la culture du mensonge alors que nous y sommes exposés à longueur de journées, qu’il s’agisse de celle du système ou des anti-systèmes ?

On peut commencer par s’abstenir de prendre position quand on ne sait pas. Cela ne signifie pas s’abstenir de rechercher, de discuter, d’interroger, de réfléchir par soi-même ou de s’instruire.  Cela signifie simplement ne pas brûler les étapes et ne pas prendre ses intuitions ou ses convictions pour des critères de vérité.

L’esprit de système est une absence d’humilité qui empêche de dire « je ne sais pas ». C’est un esprit critique, qui doute de tout sauf de lui-même et qui a la folie de sacrifier la réalité sur l’autel de la cohérence logique.

On peut ensuite pratiquer le passage au crible de toute nouvelle information : de qui provient-elle ? de quand date-t-elle ? Dans quel contexte est-elle apparue ?

Cette information provient-elle d’une source unique ou bien a-t-elle été recoupée par plusieurs sources indépendantes les unes des autres  et auxquelles on peut avoir un accès direct ?

Si c’est une mise en cause alors à qui nuit-elle et à qui profite-t-elle. C’est le vieil adage du droit romain : qui scelus prodest ? A qui profite le crime ? Si l’auteur du crime en est lui-même victime peut-on en conclure qu’il est à l’origine du complot allégué ?

L’expert qui nous parle parle-t-il de son domaine d’expertise ou d’un autre domaine ? C’est le biais des intellectuels : ils sont reconnus pour leur excellence dans un domaine et s’autorisent à donner leur avis dans d’autres domaines dans lesquels ils ne font pas spécialement autorité.

Mais de manière générale il existe deux antidotes qui agissent comme des vaccins pour nous prémunir contre le déni de réalité, médiatique ou complotiste : cultiver le sens de l’humour et lire de la littérature.

L’humour est un adjuvant spirituel car il dévoile les vérités que nous voudrions dissimuler. C’est l’enfant de l’humilité et de l’amour. L’humilité nous permet de regarder en face nos limites et nos faiblesses. Sans humilité pas de capacité d’auto-dérision et donc pas d’humour possible. L’humilité nous rend capables d’accepter la vérité telle qu’elle est et quelle qu’elle soit. Quelque contrariante qu’elle puisse être pour nous…

La littérature est également un antidote naturel contre la doxa officielle comme contre les théories du complot dans la mesure où c’est un constant rappel de la complexité du réel.

La littérature fait tinter à nos oreilles une petite musique insistante et subversive qui nous rappelle que la vérité échappe toujours aux conceptions que nous nous en faisons parce que nos conceptions ne sont que le produit de notre esprit et qu’elles sont, par conséquent, toujours à notre mesure.

Elle nous aide à penser plus justement et c’est ce qui en fait un adjuvant spirituel puisque, comme le disait si bien Blaise Pascal, le principe de la morale c’est de travailler à bien penser.

Elle ne suffit pas à nous prémunir contre les erreurs de jugement mais elle nous aide à ne pas nous fourvoyer systématiquement dans l’inhumanité d’un monde faussé. Elle nous aide à acquérir ce cœur intelligent que le roi Salomon avait demandé à Dieu pour bien gouverner et que Dieu lui a accordé (1 Rois 3, 9-12).

C’est déjà pas mal, non ?

La liberté d’expression : pour quoi faire ?

Face à l’égorgement récent – car il faut appeler les choses par leurs noms – de Samuel Paty par un islamiste lui reprochant d’avoir montré en classe les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo l’horreur et l’effroi s’y disputent à la colère. Comment faire autrement ?

Ce drame, comme celui quelques jours plus tard, de l’assassinat de trois chrétiens catholiques à l’intérieur de la cathédrale de Nice, vient renforcer notre conviction que la défense de nos libertés fondamentales n’est pas négociable.

L’affrontement longtemps esquivé avec les islamistes qui veulent notre mort ou notre soumission ne peut plus être différé. De ce point de vue, c’est peut-être une bonne chose car c’est en affrontant l’ennemi qu’on peut espérer le vaincre et continuer à vivre libres et c’est en désignant l’ennemi qu’on peut l’affronter. Pas avant.

Mais si on peut supposer que l’ensemble des musulmans en France et surtout l’ensemble des Français musulmans partagent notre effroi il n’est pas certain qu’ils partagent le point de vue officiel du gouvernement, de nos institutions et de la majorité de la classe médiatique.

Ce point de vue a été bien résumé par le ministre de l’Economie et des Finances Bruno Le Maire : « Moi je n’aime pas ces caricatures mais je les défends, je défends ceux qui les ont faites, je défends ceux qui les diffusent au nom de quelque chose qui est plus important pour moi que ces caricatures, qui est la liberté. La liberté d’expression et la liberté tout court ».

Pourtant l’existence même de lois mémorielles contredit cette déclaration. Pour rappel une loi mémorielle est une loi qui déclare voire impose le point de vue officiel d’un État sur des événements historiques…. et de priver historiens et citoyens de leur liberté de penser et d’exprimer leur pensée.

La position officielle est donc une loi à géométrie variable et c’est bien comme cela qu’elle est comprise par de nombreux musulmans, français ou non, tolérants ou non. C’est pour cela que la doxa officielle n’est pas convaincante, parce que la frontière entre ce que l’on peut dire et ce qu’il faut taire paraît arbitraire.

Pourtant on pourrait définir et donc délimiter la liberté d’expression sur d’autres critères que celui d’une majorité – forcément aléatoire et jamais impartiale – en fonction de son objet : la recherche de la vérité.

1/ La liberté d’expression, condition d’accès à la vérité

La liberté d’expression a en effet pour justification de garantir la possibilité de rechercher la vérité – individuellement et collectivement – et non de conférer l’impunité à n’importe quel comportement.

Si la défense de la liberté d’expression a pour objet un argument ou une idée à défendre alors il faut garantir cette liberté –  surtout si la proposition est subversive – car c’est la quête de la vérité qui est en jeu. C’est l’adage attribué, à tort, à Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire »

L’homme est fait pour la vérité et le consensus social ne peut lui être opposé. C’est pourquoi, en tant que catholique je dis « oui » à la liberté d’expression de Spinoza, de Voltaire et de Marx. Et quand Charlie Hebdo publie un dessin représentant Mahomet  sous-titré : « C’est dur d’être aimé par des cons » je soutiens son droit à le publier.

Pourquoi ? Parce que dans ce dernier cas je dis « oui » à la liberté d’expression car elle exprime une idée et un point de vue sur la réalité. A savoir que les islamistes qui s’abritent derrière la volonté de Mahomet ne sont pas conformes à la volonté de Mahomet.

Vrai ou faux c’est une autre histoire, mais c’est là justement, qu’il y a débat et l’espace de ce débat doit être sanctuarisé contre l’hostilité des islamistes.

2/ La liberté de chercher la vérité, pas le droit à l’impunité

A l’inverse quand Charlie Hebdo publie une caricature de Mahomet nu en exhibant ses organes génitaux on quitte le terrain de la liberté d’expression et on retombe dans le domaine de l’injure. Il n’est plus question d’avancer un argument ou de défendre une idée. La recherche de la vérité n’est pas – n’est plus – en jeu.

On est dans le domaine de l’insulte et de l’humiliation gratuite, pour le plaisir de blesser en toute impunité. Charlie Hebdo l’admet lui-même sans problème puisqu’il s’en vante. Il revendique haut et fort, pour reprendre sa formule, l’humour bête et méchant.

On redescend au niveau de la cour de récréation, lieu des surenchères les plus gratuites, les plus inconscientes… et les plus méchantes. Le tout en déclarant crânement: « je fais ce que je veux ».

Cette logique complètement déconnecté du souci de la vérité, purement nombriliste, délibérément blessante, qui s’exonère de toute responsabilité, qui inverse la charge de la preuve et qui exige en plus des excuses n’est-elle pas celle de Donald Trump ?

Imaginons que Charlie Hebdo publie des caricatures de rabbins avec le nez et les doigts crochus trempant leurs mains dans le sang d’enfants chrétiens : qui l’accepterait au nom de la liberté d’expression ?

Personne à part les antisémites patentés : les nostalgiques du IIIème Reich et surtout les islamo-gauchistes de tous poils qui, eux, sont beaucoup plus nombreux et beaucoup mieux représentés politiquement depuis qu’ils ont mis sur pied des collectifs de lutte contre « l’islamophobie » et qu’ils ont pris le contrôle de La France Insoumise, le parti de Jean-Luc Mélenchon.

Ils invoqueraient la liberté d’expression et on leur opposerait à juste titre que la calomnie et l’injure ne sont pas des opinions. Parce qu’on n’est pas, là non plus, dans le domaine de la recherche de la vérité, sur le terrain des arguments et du raisonnement.

De telles caricatures seraient heureusement sanctionnées par la loi qui réprime non seulement les injures et les calomnies antisémites mais l’injure et la calomnie en général.

3/ La recherche de la vérité : raison d’être et justification de la liberté d’expression

La liberté d’expression est une chose trop sérieuse pour être laissée à Charlie Hebdo ou, pire encore, pour lui laisser le loisir de s’en arroger le monopole.

Les conditions de possibilité d’une recherche de la vérité historique doivent être garanties et protégées contre toutes les formes d’intimidation, des plus subtiles aux plus violentes. Parce que là on est sur le terrain des arguments et de la quête de vérité.

Dans son discours prononcé le 12/09/2008 au collège des Bernardins le pape Benoît XVI avait développé un exposé qui est resté gravé dans les mémoires sur le rôle des monastères dans la préservation de la culture antique et de la création de la culture européenne.

Après la chute de l’empire romain et tout au long des invasions barbares les abbayes ont fleuri sur le continent européen et ont constitué autant d’oasis de paix, de (relative) sécurité et donc de liberté où les hommes qui le souhaitaient pouvaient s’adonner à la quête de l’essentiel : en l’occurrence l’Essentiel.

La liberté était une condition de possibilité indispensable mais en elle-même sans autre objet que la recherche de la vérité et c’est ainsi, sans l’avoir cherché et par surcroît, que les monastères ont été le berceau de l’agriculture et de la culture.

Notre art de vivre, notre liberté et notre culture découlent de cette recherche de la vérité. C’est cette quête de la vérité qui a engendré notre civilisation au milieu de siècles où la barbarie semblait devoir triompher définitivement après avoir détruit la civilisation antique.

C’est cette quête de la vérité qui a engendré notre liberté et notre culture et aujourd’hui encore c’est cette quête de la vérité qui est la raison d’être et la justification de la liberté d’expression que nous revendiquons et que nous défendons contre des fanatiques musulmans qui réclament la liberté au nom de nos principes et nous la refusent au nom des leurs.

C’est ce qui justifie à la fois de dénoncer les lois mémorielles et de défendre Rémi Brague, historien des idées et spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, quand il est accusé d’être un islamophobe savant sous prétexte qu’il dit des choses désagréables à entendre pour des musulmans, des ignorants ou des islamo-gauchistes.

La quête de la vérité est à la fois le fondement, la destination et la seule justification de la liberté d’expression.

C’est la recherche de la vérité et elle seule qui justifie de tracer une frontière entre ce que l’on a la liberté de dire et de publier et ce que l’Etat a le devoir de proscrire.

C’est vrai puisque c’est dans le journal

L’idée des pontificats avant le pape François : « Les catholiques doivent regagner le terrain perdu et convertir le monde au catholicisme »

L’idée du pape François : « Les catholiques doivent convertir leurs cœurs  à Jésus et l’assumer devant tout le monde ».

L’interprétation qu’en font les médias : « Les catholiques vont enfin se convertir au monde grâce au pape François ».

La conclusion des ennemis du pape François : « Ce que disent les médias du pape François est la preuve objective qu’il trahit le dépôt de la foi ».

Seul le courage permet d’être sage

Quand tout va de mal en pis et que la probabilité de pouvoir remporter la victoire diminue continuellement faut-il déserter le champ de bataille pour sauver ce qui peut l’être encore ou au contraire rester à son poste parce que notre présence y est d’autant plus nécessaire ?

La décision de rester ou de s’en aller ne doit pas d’abord être prise en fonction de critères moraux mais en fonction d’une analyse précise de la situation, des tendances et des forces en présence.

Car c’est dans les replis de la réalité et dans la prise en compte de sa complexité que l’on peut trouver des raisons d’espérer et ce sont elles qui pourront donner des perspectives d’avenir et inspirer des stratégies. Ce sont elles qui justifieront de ne pas perdre espoir et de tenter quelque chose. C’est alors qu’il faudra trouver la force morale de rester et d’agir.

Pas avant.

Mais surtout ce sont elles qui donneront matière à espérer et éviteront de verser dans l’autosuggestion. En effet le baroud d’honneur ou la fidélité suicidaire à des principes abstraits sont respectivement le pavillon de complaisance du désespoir et du déni de réalité, deux attitudes également immorales.

Et si, au terme d’une analyse sans complaisance de la situation et de son évolution prévisible, rien ne nous permet d’espérer que l’on peut s’en tirer alors le repli stratégique est la seule solution éthique.

Si le général De Gaulle a acquis la conviction en 1940 qu’il fallait continuer la lutte contre l’Allemagne ce n’est qu’au terme d’une réflexion stratégique sur les rapports de forces en présence et les ressources nationales encore disponibles pour pouvoir poursuivre l’effort de guerre.

Les rapports de forces en présence ? Les Etats-Unis et l’URSS n’étaient pas encore rentrés en guerre et n’avaient donc pas pu jeter toutes leurs forces dans la bataille.

Les ressources nationales encore disponibles ? L’existence d’un empire colonial immense en territoires et en population et l’existence d’une Marine nationale encore intacte (c’était avant Mers-el-Kébir).

La décision de poursuivre la lutte ne lui avait pas été dictée par un réflexe d’orgueil national blessé mais par une réflexion froide et objective sur la réalité.

1/ Quand la tentation du pire nous inspire

Le baroud d’honneur ou la fidélité suicidaire à des principes abstraits sont en effet deux expressions d’une même tentation qu’il faut repousser : le déni de réalité. Déni de réalité qui nous est dicté par une forme de sidération face au danger qui paralyse à la fois l’intelligence et la volonté. C’est une forme de pulsion suicidaire qui nous pousse à préférer une fin effroyable à un effroi sans fin.

Ce sont deux attitudes qui ne tiennent pas compte de la réalité extérieure mais de nos dispositions intérieures. Elles ne sont ordonnées ni au bien commun ni à l’amélioration de la situation de la communauté à laquelle nous appartenons.

Pas plus que le déni de réalité, le désespoir ne doit guider nos choix car ce sont deux formes d’autosuggestion donc de mensonges.

On renonce d’entrée de jeu à prendre une bonne décision à chaque fois que l’on s’appuie sur des illusions que l’on a soi-même nourries et entretenues.

Car si se bercer d’illusions mène droit dans le mur le pessimisme n’est pas non plus un gage de lucidité : l’avenir n’est jamais le simple prolongement des tendances actuelles.

Si l’optimiste est indéniablement un imbécile heureux le pessimiste est, lui, un imbécile malheureux (ce qui n’est pas mieux) mais surtout ni l’un ni l’autre aucun ne nous renseigne utilement sur la réalité extérieure. En revanche ils nous renseignent-ils sur leurs propres réalités intérieures mais, ce faisant, ils commettent ce que l’on appelle un hors-sujet puisqu’au fond ils ne nous parlent que d’eux-mêmes.

Ce n’est pas à force de prendre ses désirs pour des réalités que la réalité finira par se conformer à nos désirs. Mais ce n’est pas non plus en prenant ses phobies ou ses peurs légitimes pour des réalités que la réalité en sera modifiée.

Comme le disent les militaires : « la peur ne supprime pas le danger ». Elle se contente de nous aveugler et de nous affaiblir et, ce faisant, elle nous prédispose à la catastrophe.

2/ Discerner avant de se décider à agir  : gage de sagesse ou alibi de la lâcheté ?

Les conditions du discernement sont difficiles à réunir en période de crise. On a, par définition, d’excellentes raisons de ne pas être serein et de ne pas pouvoir discerner correctement son devoir.

Dans ces cas-là on n’a pas le choix entre le vrai et le faux mais entre le vague et le flou ce qui est beaucoup moins facile et beaucoup moins confortable.

Dans ces cas-là il est plus facile de faire son devoir que de le discerner

La difficulté est donc de garantir les conditions d’exercice du discernement en contexte de crise ce qui suppose d’abord de distinguer bien distinguer la ligne de démarcation qui sépare la sagesse de la lâcheté.

En effet le sage et le lâche ont en commun de discerner les dangers qui se profilent à l’horizon afin d’éviter les batailles perdues d’avance et les entreprises aventureuses dans lesquelles il vaut mieux ne pas s’engager. Dans les deux cas il s’agit de savoir renoncer à bon escient et de lâcher prise à temps.

Pourtant il existe une différence majeure : la lâcheté consiste à esquiver systématiquement les situations où la somme des inconvénients virtuels dépasse la somme des avantages potentiels à titre individuel tandis que la sagesse consiste à évaluer les risques qu’il est possible et raisonnable de courir pour concourir au bien commun.

La sagesse consiste à distinguer ce qui est voué à l’échec et ce qu’il est possible de faire même si cela nous coûte. C’est l’art du possible et l’art du possible implique l’acceptation du risque.

Et c’est paradoxalement dans ce risque que viennent se nicher les raisons d’espérer : car, par définition, un échec possible n’est pas un échec certain.

La sagesse est une forme de discernement qui n’exclut pas le courage et pour cette raison ne se confond pas avec le principe de précaution. Tout simplement parce que ce n’est pas un principe mais l’art du discernement.

Or, quand on agit par principe on congédie le discernement avant d’agir puisqu’on n’en a pas besoin. En effet on dispose déjà d’un critère pour agir : le principe.

La sagesse suppose donc le courage. Ou plutôt elle repose sur le courage car c’est le courage qui la distingue de la lâcheté.

3/ C’est le courage qui permet d’être sage

Le discernement est juché sur les épaules du courage. Comment discerner l’opportunité dans l’événement a priori menaçant si on n’a pas le courage de garder les yeux ouverts et de regarder la réalité en face ?

Il est beaucoup plus sage et raisonnable de tenter sa chance – au risque d’échouer – que d’avoir la certitude d’échouer en la laissant filer. Il n’est pas raisonnable de renoncer d’entrée de jeu.

Comme le disait le général De Gaulle dans un discours du 18 juin 1942 à Londres : « Je dis que nous sommes raisonnables. En effet, nous avons choisi la voie la plus dure, mais aussi la plus habile : la voie droite ».

L’art du discernement repose sur la vertu de force car c’est le courage qui permet d’être sage. C’est en effet le courage qui rend possible de consentir à des efforts pour atteindre un objectif à long terme.

Le courage est le gage de la lucidité et la condition du discernement c’est de cultiver le courage quotidien pour être en mesure ne pas défaillir en cas de crise.

Il faut en effet s’être entraîné à réfléchir de manière concrète, posée et permanente mais il faut également s’être entraîné à dire « non » courtoisement et de manière argumentée.

« Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte mais que ce soit avec douceur et respect » 1, Pierre 3, 15-16.

Mais pour pouvoir regarder la vérité en face encore faut-il s’être habitué à ne pas (ou ne plus) se mentir à soi-même. Comme l’écrivait Charles Péguy dans Notre jeunesse : «  Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Pour pouvoir bien agir en temps de crise il faut s’y être entraîné en temps normal.

Mais au fond est-ce vraiment si étonnant ?

Dans la vie l’impermanence de toute chose – ce que nous appelons la crise quand nous sommes trop habitués ou trop attachés à ce que nous connaissons déjà – n’est-elle pas la règle plutôt que l’exception ?

Comme le faisait remarquer Michel de Montaigne : « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant ».

Pour bien agir en temps de crise il faut aimer suffisamment le monde pour l’accueillir tel qu’il est sans pour autant l’approuver.

Seul l’amour affûte le discernement.

Connaître le diagnostic et refuser la prescription ?

La révélation chrétienne est un logiciel de décryptage de la condition humaine. C’est un outil unique pour comprendre le sens de ce que nous vivons, subissons et faisons subir. Collectivement et individuellement.

A défaut de disposer de cet outil nous en sommes réduits à faire le constat désespérant de Macbeth qui considérait que l’existence n’était qu’un un récit plein de bruit et de fureur, raconté par un idiot et qui n’a pas de sens.

1/ Un outil de diagnostic existentiel

La révélation chrétienne est comparable à un service de renseignement qui éclaire, instruit et conseille son gouvernement pour lui éviter de se fourvoyer en prenant les apparences pour la réalité.

Elle montre le chemin et donne les moyens qui permettent de sortir de la nasse dans laquelle nous nous débattons et où nous finissons parfois par renoncer à nous battre, de guerre lasse.

En nous révélant le dessous des cartes la révélation chrétienne nous révèle à nous-mêmes mais, en un sens, c’est bien ça le problème. Ou plutôt ça peut devenir un problème pour nous selon la manière dont nous accueillons cette révélation sur les causes profondes de nos contradictions et les ressorts cachés de nos actions.

Tous les médecins le savent en effet : l’énoncé du diagnostic peut déclencher des réactions hostiles voire carrément hystériques chez le patient qui ne veut à aucun prix entendre la vérité sur son état. Pourtant les vérités qu’on a le moins envie d’entendre sont celles dont on  a le plus besoin…

De ce point de vue la révélation chrétienne fait problème dans la mesure où elle nous contraint à faire un choix. Elle nous libère de l’indécision à laquelle notre ignorance nous condamnait. Ce faisant elle nous confronte à notre liberté de choix. Elle nous impose de faire un arbitrage. En fait ça devient notre problème au sens propre du terme.

La révélation chrétienne est un outil de diagnostic et une proposition de prescription. Le plus dur reste alors à faire : accepter de suivre la prescription. Cet acte de volonté c’est l’acte de la foi.

2/ Connaître la vérité ne nous sauve pas

En effet le plus difficile n’est pas d’accéder à la vérité mais d’y acquiescer car ce qui nous sauve ce n’est pas la connaissance de la vérité – hérésie gnostique – mais de vivre de la vérité.

Quand la Bible parle de connaître Dieu elle ne parle pas d’acquérir une connaissance métaphysique portant sur Dieu sa nature ou ses attributs mais elle parle d’une intimité avec Dieu. De même quand on dit qu’un homme et une femme se sont connus « au sens biblique du terme » on dit par là qu’ils ont une intimité sexuelle.

La connaissance de la vérité de Dieu ne nous sauvera pas. Si tel est le cas Satan ne serait-il pas le premier des sauvés ? Ne sait-il pas mieux que n’importe quel homme qui est Dieu ?

« Tu crois qu’il y a un seul Dieu ? Tu fais bien ; les démons aussi le croient, et ils tremblent » (Epître de Jacques 2, 19).

La foi des démons ne nous sauvera pas mais elle peut devenir la nôtre et c’est ça le danger qui nous menace Connaître la vérité mais refuse d’en vivre c’est le propre du pharisien. Voilà pourquoi ce n’est pas la connaissance de la vérité qui sauve mais son acceptation.

Ce problème n’est d’ailleurs pas spécifiquement de nature religieuse. Combien de services de renseignement ont alerté en vain leurs gouvernements de dangers imminents sans que leurs autorités acceptent cette inquiétante vérité : « Nous sommes en danger » ?

Car au fond personne n’aime les porteurs de mauvaises nouvelles. On préfère condamner ceux qui sonnent le tocsin plutôt que de se mobiliser contre l’incendie. On préfère un déni de réalité à une remise en cause douloureuse.

Le fond du problème est en nous et la question peut être formulée ainsi : quel usage voulons-nous faire des vérités que la révélation chrétienne nous dévoile sur nous-mêmes ?

Que voulons-nous faire de notre liberté ? Voulons-nous en faire quelque chose pour vivre selon la vérité de Dieu, ici-bas et au-delà ? Ou bien préférons-nous nous fier à nous-mêmes sachant que nous ne savons pas ce qui est bon pour nous ?

C’est la question que l’Eternel posait déjà à Israël et qu’Il nous pose inlassablement à chacun individuellement.

« J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre: j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Eternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’attacher à lui: car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours » (Deutéronome 30, 19).

3/ Aimerons-nous le Dieu d’amour ?

C’est pour cela que nous ne serons pas jugés sur notre connaissance abstraite de la vérité ou sur la rectitude de notre théologie. Comme disait de Jean de la Croix: « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour ».

Rien d’étonnant puisque le Christ lui-même nous a dit que toute la volonté de Dieu était résumé dans le commandement de l’amour.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée, c’est là le plus grand commandement et le plus important. Mais il y en a un second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’enseignent la loi et les prophètes se résume dans ces deux commandements » (Matthieu 22, 37-40).

Mieux encore, saint Jean nous dit que l’amour s’identifie à Dieu : « Aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et il connaît Dieu. Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour » (1 Jean 4, 7).

Bien sûr l’amour suppose, implique et contient l’amour de la vérité mais il n’implique pas et ne garantit pas l’infaillibilité du discernement. C’est rassurant !

C’est pourquoi Vatican II rappelle que l’ignorance involontaire de Dieu et de la révélation chrétienne n’est pas un obstacle au salut.

Ce qui est un obstacle au salut c’est le refus délibéré et donc conscient d’accepter l’offre de Dieu faite en la personne de Jésus Christ.

Mais dans ce cas l’obstacle qui nous barre la route du salut c’est nous qui le posons.

CS Lewis le résumait bien : « Au fond l’humanité se divise simplement en deux catégories de personnes : ceux qui disent à Dieu Que ta volonté soit faite et ceux auxquels Dieu dit Que ta volonté soit faite. Tous ceux qui vont en enfer font partie de cette dernière catégorie »

Vive l’Eglise des cœurs brisés !

Dans son livre-entretien intitulé Le soir approche et déjà le jour baisse le cardinal Robert Sarah déclarait au sujet de l’état du monde et de l’Eglise : « Je n’ai pas de programme. Quand on possède un programme, c’est qu’on veut réaliser une œuvre humaine. L’Eglise n’est pas une institution que nous devrions réaliser ou façonner avec nos idées. Il faut simplement recevoir de Dieu ce qu’il veut nous donner ».

Cette remarque permet d’éclairer l’option préférentielle du pape François pour les périphéries et de comprendre ses initiatives qui paraissent à certains brouillonnes incohérentes ou peu lisibles…pour ne rien dire de ceux qui l’accusent purement et simplement de trahir le dépôt de la foi !.

Elle permet également d’éclairer le discours du 22 décembre 2014 dans lequel le pape François avait sévèrement critiqué le haut clergé et la Curie. En dénonçant, entre autres, la mondanité, l’hyperactivité, les rivalités, les bavardages, les calomnies et la zizanie il avait pointé du doigt les symptômes d’un mode de fonctionnement davantage calqué sur un modèle mondain que placé sous l’inspiration de l’Esprit saint.

Ce manque de disponibilité à l’Esprit saint nous place inévitablement sous l’influence du Prince de ce monde et explique de nombreux échecs pastoraux, de nombreuses décadences institutionnelles et de nombreux scandales.

Mais ce constat ne vaut pas uniquement pour les prélatures personnelles, les congrégations religieuses, les dicastères ou la Curie. Il peut également être étendu à certaines de nos paroisses, de nos associations de laïcs, de nos associations caritatives, de nos établissements d’enseignement catholique et de nos diocèses.

Les symptômes de ce mode de fonctionnement sont connus : préséance des problèmes d’intendance sur l’évangélisation, jeux d’acteurs, réunionite aiguë, boulimie de planification, volonté de tout organiser, problèmes internes à régler, démultiplication de réunions, problèmes d’organisation, double discours etc.

Ce qui est considéré comme la norme dans le monde profane devient, au sein de l’Eglise, le symptôme que nous avons renoncé à cette disponibilité intérieure qui, seule, permet à l’Esprit de Dieu de nous inspirer.

C’est le signe que nous avons voulu prendre nous-mêmes les commandes, à l’image d’Adam et Eve, au lieu de s’en remettre à Dieu et de recevoir de Lui nos priorités.

C’est le signe que nous avons renoncé aux deux boussoles que le Christ nous avait pourtant confiées pour faire Sa volonté et porter du fruit : observer le commandement de l’amour sans souci d’efficacité immédiate et rechercher prioritairement le royaume des cieux sans se soucier de l’intendance.

1/ L’amour sans idée de manœuvre

La première boussole est le commandement de l’amour.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée, c’est là le plus grand commandement et le plus important. Mais il y en a un second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’enseignent la loi et les prophètes se résume dans ces deux commandements » (Matthieu 22, 37-40).

Ce commandement n’est pas seulement le plus élevé, c’est aussi un critère de discernement. Le critère de proximité est en effet un critère concret et non abstrait qui, parce qu’il est concret et non abstrait, nous éclaire et nous oblige. C’est l’antidote à l’hypocrisie, au politiquement correct et au pharisaïsme. « Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins »…

Mais c’est surtout un critère objectif et non subjectif. Le prochain est celui qui nous est proche… pas celui que nous aurions spontanément choisi. C’est celui que l’Esprit saint a choisi de placer sur notre chemin et non pas l’un de nos copains, même s’il peut peut-être le devenir après coup. Notre prochain n’est pas nécessairement notre copain et c’est le signe distinctif des chrétiens :

« Si vous aimez seulement vos amis qui vous aiment en retour, pensez-vous avoir droit à une reconnaissance particulière ? Les non-chrétiens aussi aiment leurs amis. Et si vous faites seulement du bien à ceux qui vous en font, pourquoi vous attendriez-vous à être félicités ? Ceux qui ne sont pas chrétiens agissent suivant les mêmes principes. Si vous prêtez seulement à ceux dont vous espérez être remboursés, quelle reconnaissance vous doit-on ? Les non-chrétiens aussi se font des prêts entre eux, parce qu’ils espèrent qu’un jour, on leur rendra le même service » (Luc 6, 32-34).

Aimer son prochain ce n’est donc pas aimer ceux que l’on aurait aimé aimer mais ceux qui croisent notre route…. et l’expérience montre que ce sont rarement les mêmes. Cela prend à contre-pied notre manière de penser et c’est en cela que c’est un critère de discernement de la volonté de Dieu.

Ça suppose en effet de renoncer à nous laisser guider – ou plutôt à nous laisser entraîner – par nos affinités pour nous abandonner à une volonté qui n’est pas la nôtre – la volonté de Dieu – qui  se manifeste par des rencontres que nous n’avons pas prévues et que nous ne pouvions pas prévoir. Ne dit-on pas que les voies du Seigneur sont impénétrables ?

C’est la seule manière d’être fidèle à la prière du Notre Père puisque c’est la manière concrète de Lui dire : « Que Ta volonté soit faite » au lieu de persister à Lui demander d’exaucer la nôtre sous prétexte que nous sommes sincèrement convaincus de Lui demander ce qui est bien.

Car même si ce que nous demandons est bien ce n’est peut-être pas opportun ou prioritaire aux yeux de Dieu. De ce point de vue notre bonne volonté nous aveugle quand nous nous multiplions les prières pour demander à Dieu ce qu’Il ne juge pas juste ou opportun de nous accorder.

La persévérance que nous mettons à demander ce que nous voulons n’est alors qu’une insistance déplacée. On persévère dans l’ornière à chaque fois qu’on persiste à ne pas faire machine arrière ou même à accepter de faire un pas de côté pour faire le point et observer.

Livrées à elles-mêmes nos bonnes intentions peuvent devenir diaboliques. C’est pour cela que l’enfer en est pavé. En devenant despotiques nos bonnes volontés font de nous des fanatiques  de notre propre volonté. Ceux qui, comme le disait André Frossard, « font la volonté de Dieu que Dieu le veuille ou pas ! ». La tentation, qui nous condamne à l’échec, consiste à préférer se dire « on ne lâche rien » là où il faudrait au contraire lâcher prise, seule solution pour que l’Esprit saint puisse avoir prise sur nous.

Faire la volonté du Père dans des situations objectivement dégradées et pour des gens qu’on n’aurait pas choisis c’est la garantie que l’on s’efforce de faire Sa volonté plutôt que la nôtre.

« Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ;  ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu. » (1 Corinthiens 1, 25-29)

C’est ce lâcher prise initial qui permet d’entrer dans les vues de Dieu en étant réceptif à Son esprit qui se manifeste dans la brise légère plutôt que dans le fracas de la tempête (Premier livre des Rois, 19 11-13a).

2/ La recherche du royaume de Dieu ou l’intendance suivra

La deuxième boussole est également très connue : « Cherchez d’abord le royaume de Dieuetsa justice, et tout celavous sera donné parsurcroît » (Matthieu 6, 33).

Là encore le critère est l’ouverture à l’imprévu de Dieu. A contrario quand nous nous enlisons dans des problèmes de gestion c’est que nous avons renoncé à chercher en priorité le royaume de Dieu. C’est alors que les problèmes d’intendance prennent la préséance.

C’est la tentation des Israélites dans le désert : alors que Dieu leur donnait chaque jour la manne dont ils avaient besoin pour se nourrir en subvenant ainsi à leurs besoins, certains tentèrent de s’affranchir de la providence de Dieu en faisant des stocks. Sans doute pour apaiser leur angoisse du lendemain. Angoisse du lendemain qui révélait du même coup leur manque de foi et qui aboutit à l’échec.

« Moïse leur dit : « Que personne n’en mette en réserve jusqu’au lendemain. » Certains n’écoutèrent pas Moïse et en mirent en réserve jusqu’au lendemain, mais les vers s’y mirent et cela devint infect. Moïse s’irrita contre eux ». (Exode 16, 19-20)

Quand nous nous noyons dans l’activisme, que nous nous perdons en stratégies – pastorales ou pédagogiques – et que nous consacrons notre temps à chercher le meilleur positionnement vis-à-vis des institutions politiques nous ne cherchons plus à témoigner que Dieu est mort et ressuscité par amour pour nous et que ça change tout !

Mais ce qui est plus grave encore c’est qu’en parlant de tout sauf de Lui nous ne L’écoutons même plus nous parler : ni dans les Evangiles, ni dans le secret de la prière, ni par la bouche de nos frères[1].

Nous nous soustrayons au souffle de l’Esprit saint et nous nous essoufflons. Nous nous épuisons et nous perdons dans un volontarisme stérile qui fait fuir ceux auxquels nous nous adressons et qui décourage et fait souffrir jusqu’à nos propres soutiens.

De ce point de vue l’hyperspécialisation des mouvements de solidarité catholiques dégradés en simples ONG comme la décadence progressive de communautés plus ou moins nouvelles qui se gargarisaient de leur charisme spécifique reflètent la même réalité : des priorités qui ne sont pas celles de Dieu.

Qu’est-ce qui permet de l’affirmer ? Le critère que nous a transmis Jésus-Christ : la fécondité.

« Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits.… Ainsi, tout arbre sain porte de bons fruits, tandis qu’un arbre malade produit de mauvais fruits. Il est impossible qu’un arbre sain porte de mauvais fruits ou qu’un arbre malade produise de bons fruits. Tout arbre qui ne donne pas de bons fruits est arraché et jeté au feu » (Matthieu 7, 19).

Quand la rumination de la Parole de Dieu, la vie de prière et le sacrement du frère sont relégués au second rang de nos priorités au profit d’engagements légitimes mais secondaires ces derniers deviennent illégitimes aux yeux de Dieu à mesure qu’ils deviennent prioritaires à nos yeux.

Le cas archétypique est celui de l’engagement paroissial des laïcs.

Tel est le cas de l’engagement dans la préparation au mariage qui permet à certains couples mariés de fuir ses difficultés conjugales. Là où Dieu nous demande d’abord d’être époux – car Il s’est engagé dans notre mariage – nous pouvons être tentés de nous fixer unilatéralement d’autres priorités. De même pour certains adultes catéchistes qui ne parviennent pas à transmettre la foi à leurs propres enfants faute d’être suffisamment présents à leurs côtés dans la vie quotidienne c’est-à-dire la vie familiale concrète.

Même la pratique religieuse peut servir à nous éloigner de la volonté de Dieu si l’on ne met pas au premier rang de ses priorités l’amour. « Si donc tu es en train de te rendre à l’autel pour y présenter ton offrande et que là, soudain, tu te souviennes qu’un frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande au pied de l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis tu reviendras présenter ton offrande ». (Matthieu 5, 23-24)

De ce point de vue l’hyperconsommation de sacrements et de liturgie peut ressembler à l’hyperconsommation de médicaments avec des effets secondaires déplorables dans le deux cas. Les fruits de la bigoterie ne sont pas ceux de la sainteté.

« La marque par laquelle tous les hommes pourront reconnaître si vous êtes mes vrais disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres ». (Jean 13, 35)

Une grenouille de bénitier n’est pas la personne transfigurée par la vie divine. Pourtant « Notre Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu » (saint Irénée) et c’est cela que nous avons à annoncer et à montrer.

La décadence d’un certain nombre d’institutions sur lesquelles nous comptions n’est pas un spectacle spontanément réjouissant mais c’est le dévoilement de réalités qui étaient cachées ce qui, en grec, se dit apocalypse. Mais c’est une épreuve de vérité qu’il n’y a pas de raison de redouter parce que c’est la fin de structures mortes.

Certains séminaires recrutent – ils attirent ceux qui veulent vivre de la foi sans se préoccuper de plaire au monde – tandis que d’autres se vident : ceux qui sous prétexte d’aller au monde ont voulu se mettre à la mode et se sont en fait rendus au monde.

Certains établissements catholiques d’enseignement n’ont, souvent, plus de catholique que le nom. Ils ne suscitent plus la moindre vocation parce qu’ils ne cherchent même plus à transmettre la foi tout en prétextant  que leur objectif est de former une élite catholique. En revanche ils fournissent des bataillons de jeunes gens académiquement bien formés aux écoles de commerce. « On ne peut servir à la fois Dieu et Mamon » (Matthieu 6, 24).

A l’inverse certaines autres écoles fleurissent – souvent hors-contrat mais jamais hors-la-loi – à l’initiative de parents soucieux d’élever prioritairement leurs enfants dans la foi plutôt que dans la réussite sociale.

3/ Sub specie æternitatis

Le dernier ouvrage d’Henri Tincq, Vatican, la fin d’un monde, décrit la déliquescence d’un pouvoir en bout de course. Mais la lecture d’un tel ouvrage ne doit pas nous faire désespérer car la décadence d’institutions ecclésiales ne signifie pas la disparition de l’Eglise.

D’abord parce que notre Eglise a en effet reçu les promesses de l’éternité et que c’est pour cette raison qu’il faut considérer les crises qui secouent l’Eglise, sub specie æternitatis, c’est-à-dire du point de vue de l’éternité

Ensuite parce que notre Eglise n’est pas d’abord un empilement de structures ecclésiales mais une communauté de baptisés en mouvement vers le Christ guidée par l’Esprit saint. Notre foi est un pèlerinage terrestre à accomplir, pas des bastions à conquérir ou des positions à tenir.

Pour peu que nous cherchions à faire d’abord la volonté de Dieu et que nous soyons prêts à renoncer à des projets que nous pensions conformes à Ses vues, nous marcherons à Sa suite et notre foi en Lui se communiquera parce qu’elle brûlera en nous.

Mais une telle disposition intérieure présuppose une conversion du cœur préalable pour que notre prière puisse correspondre à la volonté du Père.

« Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé ». (Psaume 50, 19)

Il ne faut pas s’affoler de la déliquescence des structures ecclésiales que la vie de Dieu avait déjà désertées.

Le pape François a déjà appelé de ses vœux un collège (apostolique) des cœurs brisés mais l’Eglise n’est pas seulement le clergé : c’est l’ensemble des baptisés, c’est nous.

Et ce qu’il nous faut c’est une Eglise des cœurs brisés.


[1] Non seulement des frères de notre communauté mais également de nos frères en humanité : dans sa parabole le Christ indique bien que ce n’est pas le pieux lévite qui accomplit la volonté de Dieu mais le bon Samaritain…

Je crois pour comprendre et je comprends pour croire

Le blogue catholique québécois Le verbe propose des réflexions pour nourrir la vie chrétienne et témoigner de la foi. Son rédacteur en chef adjoint, James Langlois, nous propose une réflexion sur ce que l’on appelle croire en Dieu. Tous les articles de ce blogue peuvent être consultés sur  https://www.le-verbe.com/blogue/ et peuvent être envoyés gratuitement (https://www.le-verbe.com/abonnements-et-dons/).

« Dans notre société moderne, caractérisée par un esprit scientifique, matérialiste et rationaliste, tous conviennent qu’il est absurde de croire à quelque chose ou en quelqu’un sans motifs suffisants et crédibles. Connaître une réalité par le biais du témoignage d’un tiers, c’est ce qu’on appelle la foi : croire à quelque chose, croire quelqu’un, croire en quelqu’un.

Or, comme l’a déjà très bien expliqué le collègue Sylvain Aubé, la foi humaine sert dans tous les palais de justice et plusieurs de nos connaissances procèdent par celles-ci : nous croyons le médecin, nos professeurs, les scientifiques, seulement parce que nous leur faisons confiance. Nous n’avons pas l’évidence de la plupart des choses que nous pensons savoir.

Quand on arrive à la foi qui porte sur Dieu ou sur des sujets spirituels ou surnaturels, la foi a mauvaise réputation : elle est vue comme suspecte, douteuse, voire stupide. Je pense de fait comme M. Lévesque que c’est faire injure à l’intelligence humaine que de croire à des choses de manière aveugle et sans fondements : c’est ce qu’on appelle du fidéisme ou de la crédulité, et ce n’est pas la conception chrétienne, ou du moins catholique, de la foi.

Raison et révélation

Faisons d’ores et déjà la distinction entre la philosophie, qui concerne la raison, et la religion, ou la foi en Dieu, qui exige une révélation : pour avoir foi en Dieu ou en sa parole, il faut d’abord qu’il ait parlé; la foi est la réponse à cette révélation.

Quand, dès lors, on parle de théisme (ou de déisme/panthéisme,etc.), c’est avant tout une position philosophique, donc rationnelle. Appuyée par certains arguments, cette position postule l’existence d’un être intelligent, d’un principe ordonnateur de la nature, transcendant ou non, qui intervient ou pas dans le monde. La philosophie, la raison, ne prétend pas croire en, elle tente d’affirmer, de prouver. C’est ce que fait Aristote dans sa Métaphysique, Thomas d’Aquin dans les premières questions de sa Somme Théologique ou René Descartes dans ses Méditations.

Dans la théologie catholique, foi et raison ne s’opposent pas.

Le mystère chrétien de l’incarnation et de la rédemption – auxquels le chroniqueur fait référence – ainsi que la possibilité d’une dimension surnaturelle, concerne un Dieu qui se révèle et qui, par le fait même, veut donner à connaître des réalités qui surpassent la raison humaine. On quitte la raison pour entrer dans la foi.

Dans la théologie catholique, foi et raison ne s’opposent pas : Dieu, qui est le créateur de l’intelligence et de la réalité, ne demanderait pas de croire en des vérités qui contrediraient ce que la raison pourrait découvrir par elle-même. Inversement, la foi ne nie pas l’intelligence, mais elle la suppose: il faut bien quelques motifs de crédibilité pour donner son assentiment à une parole ou à des réalités dont nous ne pouvons pas avoir l’évidence.

Croire ou ne pas croire

La foi donc, qu’elle soit en des êtres humains, en Dieu ou en des témoins qui rapportent leur expérience de Dieu, et même si elle ne repose pas sur une évidence scientifique ou sensible, n’est pas pour le moins irrationnelle.

Au lieu de nous demander, comme le chroniqueur, «est-il raisonnable de croire en Dieu?» (ce qui voudrait dire croire en sa parole) je poserais la question ainsi : est-il raisonnable de penser que Dieu existe? Car sa formulation suppose  que l’idée d’une cause intelligente à l’origine de notre monde ne peut pas être rationnelle, qu’elle ne peut que reposer sur un saut aveugle dans la foi, qui vient d’une adhésion personnelle.

Croire ce n’est pas voir, que ce soit avec les yeux du corps ou de l’intelligence. Sous cet angle, la foi est l’opposée de l’évidence.

Quand M. Lévesque demande, au final, «est-ce bien raisonnable de croire en quelque chose dont nous n’avons aucune preuve?», la question est tordue dans son principe : quand nous avons des preuves, nous n’avons pas besoin de croire. Il faudrait plutôt se demander : «est-ce bien raisonnable de croire à quelque chose pour lequel nous n’avons aucun motif crédible?»

Un jardin sans jardinier?

Citant Dawkins en introduction de son texte, le chroniqueur semble nous dire qu’il est absurde de penser qu’un jardinier précède à l’existence d’un beau jardin. Qui, en voyant un magnifique jardin ordonné, ne déduirait pas d’emblée qu’il s’agit là d’une oeuvre intentionnelle? Quand nous voyons de la fumée monter au-delà de l’horizon, doutons-nous qu’il y ait un feu ou avons-nous besoin de le voir pour en avoir la certitude?

Jésus le Christ n’est pas un concept, mais un être personnel.

L’ordre implacable et toute la beauté de la nature, de notre ADN jusqu’aux galaxies, me suffisent à penser, comme nombre de scientifiques dans l’histoire, qu’il existe une intelligence derrière cette création. Il me semble de ce fait beaucoup plus irrationnel et absurde de croire que nous venons du néant et que nous y retournons.

Quant à Jésus le Christ et au Dieu chrétien, il n’est pas un concept, mais un être personnel que nous pouvons rencontrer de plusieurs manières. En ce temps de Pâques, ceux qui ont expérimenté le passage de la mort à la vie célèbrent Celui qui, le premier, a ouvert le chemin d’une Bonne Nouvelle témoignée depuis maintenant plus de 2000 ans ».

James Langlois

James a étudié l’éducation, la philosophie et la théologie. Son cursus témoigne de ses nombreux champs d’intérêt, mais surtout de son désir de transmettre, de comprendre et d’aimer. Il est rédacteur en chef adjoint au Verbe depuis juin 2016.

Faire le mâle c’est pas bien

« Vivre sans temps mort et jouir sans entrave », « Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs » ou «On ne revendique rien, on prend » sont autant de slogans qui ont fleuri en mai 68 et dont est issue la nouvelle morale de nos sociétés occidentales.

Les acteurs de mai 68, eux, sont devenus les représentants de ce qu’il est désormais convenu d’appeler le progressisme c’est-à-dire la suppression de tout ce qui, auparavant, entravait la libre-initiative et la libre-jouissance, qu’il s’agisse de la morale traditionnelle ou des limites imposées au libre-échange.

De ce grand changement de paradigme les femmes sont souvent présentées comme les grandes bénéficiaires et les grandes gagnantes. Pourtant de Dominique Strauss-Kahn à Harvey Weinstein en passant par Denis Baupin on s’aperçoit que les champions toute catégorie du progressisme sont parfois les pires prédateurs et que leurs comportements bénéficie d’une impunité que leur confère précisément leur brevet de progressisme.

Dominique Strauss-Kahn incarnait la gauche réformiste en phase avec l’économie ouverte ; Harvey Weinstein figurait parmi les plus grands donateurs du parti Démocrate américain, multipliait les dons à des associations luttant contre le sida ou la pauvreté et avait versé 5 millions de dollars à l’université de Caroline du Sud pour aider les femmes metteurs en scène. Denis Baupin n’avait pas hésité à poser sur une photo avec du rouge aux lèvres pour la journée de la femme…

Bien sûr on peut objecter que le clergé catholique fournit, lui aussi, de très bons exemples de prédicateurs faisant le contraire de ce qu’ils prêchent en matière sexuelle. Pourtant il existe une différence fondamentale entre les deux.

Dans le cas de prêtres, d’évêques et de cardinaux ayant commis ou couverts des abus sexuels on peut leur reprocher leur (in)conduite non seulement au nom de la morale traditionnelle mais aussi et surtout on peut leur reprocher à juste titre d’avoir trahi les prescriptions de l’Evangile et l’amour du prochain dont ils se voulaient les témoins et les garants. Ce qu’on peut et ce que l’on doit leur reprocher c’est leurs incohérences et leurs trahisons.

Dans le cas des apôtres du progressisme issu de mai 68 leurs comportements ne sont condamnables qu’au regard de la morale traditionnelle qu’ils ont eux-mêmes jetée aux orties pour pouvoir vivre sans temps mort, jouir sans entrave, prendre leurs désirs pour la réalité au nom de la réalité de leurs désirs et, finalement, prendre tout sans rien revendiquer. C’est la démonstration empirique qu’ils sont restés fidèles à leurs convictions de jeunesse…pour le plus grand malheur des femmes qui ont croisé leurs chemins.

Car la libéralisation des mœurs induite par mai 68 a constitué une gigantesque régression pour la condition féminine que le vernis du discours progressiste dissimule de moins en moins.

Elle met un terme à une période de l’histoire pendant laquelle la femme a humanisé l’homme en endormant le mâle qui sommeillait en eux. Aujourd’hui  nous assistons au retour de l’empire du mâle.

1/ L’empire du mâle contre-attaque

Livré à ses pulsions naturelles l’homme n’est plus qu’un mâle et se comporte comme tel. Sans même nécessairement penser à mal. Sans même penser du tout puisqu’il est de nouveau guidé par ses instincts. Car s’il a suffisamment de sang pour approvisionner à la fois son intelligence et sa libido il n’en a malheureusement pas suffisamment pour approvisionner les deux en même temps.

Livré à ses pulsions naturelles l’homme se comporte comme un mâle. Un mâle opportuniste qui cherche à satisfaire ses pulsions en tirant le meilleur parti des circonstances favorables et des opportunités… parfois à l’aide de stratégies plus ou moins élaborées. C’est connu de toutes les femmes : quand les hommes ont obtenu « ce qu’ils voulaient » ils ont tendance à se désinvestir progressivement de la relation quand ils ne désertent pas purement et simplement ce qu’ils considéraient comme un champ de bataille.

Car le mâle multiplie les « conquêtes », terme militaire qui signifie bien qu’il considère spontanément la femme comme un adversaire à soumettre plutôt que comme une partenaire avec laquelle s’engager. Il envisage la relation sexuelle davantage comme une activité sexuelle que comme une relation humaine.

Et quand les mâles cherchent à se justifier ils invoquent invariablement la liberté. Du moins leur liberté. Dominique Strauss-Kahn revendiquait son « libertinage » tandis que Denis Baupin se décrivait comme un « libertin incompris ».

D’où la différence avec les femmes qui, parce qu’elles envisagent plus fréquemment de s’investir dans une relation, se projettent plus volontiers dans l’avenir : rencontre, échange, partage, don et abandon puis éventuellement développement d’une relation stable, construction d’un couple, accueil et éducation des enfants.

D’où la position d’infériorité structurelle de la femme dans ce que Marivaux avait appelé le jeu de l’amour et du hasard. Au petit jeu de la séduction la femme est doublement pénalisée.

D’abord parce qu’elle risque plus gros en cas d’échec. Elle risque plus gros parce qu’elle mise plus gros et elle mise plus gros parce qu’elle vise plus haut. Elle attend beaucoup plus d’une rencontre amoureuse qu’une passade d’un soir. Même réussie.

Ensuite et surtout parce que le temps joue contre elle et en faveur de l’homme. Le temps qui passe permet à l’homme de mûrir et fait fructifier son capital d’attractivité (personnalité, sagesse, expérience, prestige) mais, à l’inverse, érode le capital d’attractivité de la femme (beauté, grâce, jeunesse, prestance).

Un homme mûr attire beaucoup plus facilement des femmes jeunes et jolies que l’inverse. Bien sûr cela peut arriver : de la pièce de théâtre Harold et Maud au couple présidentiel actuel on peut trouver des contre-exemples. De même qu’il existe des poissons-volants. Mais ce n’est pas la majorité de l’espèce.

Le constat est cruel et c’est pour cela que l’on utilise l’euphémisme de « famille monoparentale » pour désigner ces femmes qui restent seules à élever leurs enfants après que leurs compagnons les aient quittées. Le départ se fait très majoritairement  dans le même sens : ce sont les hommes qui partent et les femmes qui restent avec les enfants.

Le constat est cruel mais la réalité n’est pas nouvelle. Elle est même consubstantielle à la condition humaine depuis la chute. C’est une des conséquences du péché originel. La Bible l’exprime clairement :  Il [Dieu] dit à la femme : « J’augmenterai la souffrance de tes grossesses. C’est dans la douleur que tu mettras des enfants au monde. Tes désirs se porteront vers ton mari, mais lui, il dominera sur toi. » (Genèse 3, 16).

2/ L’apparition de l’homme est le triomphe historique de la femme

La nature est particulièrement défavorable aux femmes et, en Occident,  la culture est venue lui faire contrepoids. Pendant des millénaires les femmes se sont efforcées de domestiquer les mâles dans le but d’en faire des hommes dignes de ce nom.

Elles se sont efforcées de réprimer leurs tendances brutales, anarchiques, égoïstes et stériles (violence, libido anarchique, ivrognerie, jeu). Ce faisant elles sont parvenues à enchaîner leurs hommes au foyer ce qui est le sens littéral du mot husband (mari) en anglais : house-bound signifie littéralement « lié à la maison ».

Ce lien est parfois perçu par les intéressés comme une chaîne et, en un sens, c’est vrai. Le sens des responsabilités implique forcément une restriction de la liberté. Choisir implique de renoncer. Choisir c’est renoncer. Choisir c’est assumer une certaine dose de frustration en échange d’un bien plus grand et différé dans le temps. Mais c’est à ce prix que le mâle, spontanément inconséquent et égoïste, peut accéder au statut d’homme responsable et doté d’un sens moral.

Tel est le prix à payer pour grandir en humanité. Tel est le prix de l’humanisation de l’homme. Telle est la condition de possibilité d’une relation humanisante entre l’homme et la femme. Cela n’a rien de naturel, c’est une construction culturelle, une victoire de la civilisation, un acquis sociétal. Le temps qui passe a fini par nous convaincre que l’humanisation de l’homme et la connivence entre les sexes étaient « normales » alors que fondamentalement l’apparition de l’homme est le triomphe historique de la femme.

A l’inverse la « libéralisation des mœurs », fièrement revendiquée par les apôtres de mai 68, a fait voler en éclats cet acquis de civilisation laborieusement et patiemment conquis pendant plusieurs siècles en Occident. Les slogans comme « jouir sans entrave » ou « faites l’amour pas la guerre » ont donné le feu vert à la grande régression masculine pour le plus grand malheur de la condition féminine.

L’égoïsme de la pulsion masculine s’en est retrouvé légitimé, flattée et encouragé par la société. Les mâles ont désormais reconquis le territoire qu’ils avaient perdu et l’ont même agrandi grâce, notamment, au soutien de féministes en peau de lapin qui refusent d’admettre que ce que l’on a appelé la libération des mœurs a consisté à émanciper les hommes de leurs devoirs envers autrui.

Auparavant on réprouvait l’égoïsme des hommes qui abandonnaient des femmes après les avoir, selon l’expression consacrée « séduites et abandonnées ». Aujourd’hui les mêmes hommes sont « libérés » de cette culpabilité et de tout devoir grâce à la pilule contraceptive et à l’avortement légalisé. Ils peuvent désormais, en toute quiétude, baiser sans s’engager. L’idéal de la mobilité nomade et des décisions unilatérales – l’idéal du mâle – est devenu la norme morale…. Y compris pour les femmes désormais sommées d’adopter le même comportement nomade et prédateur au nom de l’égalité. On comprend bien le raisonnement : l’égalité dans l’irresponsabilité rendrait les femmes elles aussi « libérées ». C’est l’extension aux femmes de ce que le modèle masculin a de pire. L’idéal du mâle est devenu l’acquis sociétal d’une société désormais acquise à la mentalité libérale.

Pourtant aujourd’hui ce sont surtout les femmes qui en supportent le poids et qui en payent le prix : le marché du désir et le marché du travail sont devenus de plus en plus volatiles, la compétition de plus en plus impitoyable, l’instabilité croissante et leurs vies de plus en plus précarisées.

Comme l’écrivait Michel Houellebecq : « elles doivent parallèlement, et parfois pendant plusieurs dizaines d’années, se consacrer à l’entretien de leur « capital séduction », dépensant une énergie et des sommes folles pour un résultat dans l’ensemble peu probant (les effets du vieillissement restant grosso modo inéluctables). N’ayant nullement renoncé à la maternité, elles doivent en dernier lieu élever seules le ou les enfants qu’elles ont réussi à arracher aux hommes ayant traversé leur existence – lesdits hommes les ayant entre-temps quittées pour une plus jeune ; encore bien heureuses lorsqu’elles réussissent à obtenir le versement de la pension alimentaire »[1].

3/ Libération du mâle et culture de la femme-objet

Désormais épuisées par leurs doubles journées les femmes occidentales ploient sous le double poids de la charge psychologique et d’un nouvel l’impératif catégorique : sois désirable et tais-toi. C’est-à-dire sois consommable et tais-toi.

La coquetterie n’est plus un choix individuel mais une injonction sociale pour pouvoir rester sur un marché de la séduction toujours plus concurrentiel, instable et impitoyable.

Avant il était convenu que la vie n’était pas un défilé de mode et que nulle n’était tenue d’être un mannequin. Mais ça c’était avant. Désormais les femmes sont tenues d’être sexy. C’est une injonction très forte relayée par les magazines féminins comme par l’industrie de la publicité, de la mode ou du cinéma. Comme le chantait en 1984 le groupe Cookie Dingler dans Femme libérée  qui fut son seul et unique tube: « Elle rentre son ventre à chaque fois qu’elle sort, même dans Elle ils disent qu’il faut faire des efforts ».

Sans compter que l’essor de l’industrie pornographique est devenu l’un des moteurs de la croissance économique de nos sociétés et que sa banalisation culturelle consacre le triomphe de l’empire du mâle.

Cette industrie, qui repose exclusivement et ouvertement sur le rabaissement de la femme au statut de sex-toy, est devenue une des marques de fabrique de nos sociétés post-modernes malgré les postures émancipatrices qu’elles prennent parfois, par exemple en traquant jusque dans la grammaire toute expression (réelle ou supposée) de machisme. Il suffit en effet de regarder la couverture de n’importe quel magazine féminin pour comprendre que ces postures ne sont que des impostures. Le moindre article intitulé « Comment s’accepter telle que l’on est et assumer sa silhouette » est invariablement suivi d’un autre article intitulé « Comment perdre des kilos avant l’été »…

Pourtant dans une société qui revendique haut et fort l’émancipation pour tous, l’exhibition de femmes soumises aux désirs, aux humiliations et aux violences masculines devrait, en toute logique, susciter une politique publique volontariste de type abolitionniste.

Une politique publique de protection à destination non seulement des enfants – dont l’éducation sexuelle est confiée de facto aux bons soins de l’industrie pornographique – mais avant tout et surtout à destination de toutes les femmes dont la dignité humaine est ouvertement et délibérément bafouée. Après tout on a bien adopté une politique volontariste pour lutter contre les ravages du tabac. Et avec un certain succès…

Mais la libération des mœurs est comparable à la liberté du marché : elle est revendiquée par ceux qui en profitent et non par ceux qui en pâtissent. De même que la liberté de croquer est revendiquée par les prédateurs et non par leurs proies.

La libération des mœurs n’est que le manteau dans lequel se drape un refus archaïque et égoïste : le refus de tenir compte des autres. C’est le refus de ceux qui sont en position de force. C’est le refus de de s’imposer des limites, et donc des contraintes, par égard pour ceux – et en l’occurrence pour celles – qui sont dans une position de faiblesse structurelle.

C’est un refus qu’abrite le pavillon de complaisance de l’égalité formelle. L’égalité formelle vous connaissez ? C’est une hypocrisie qui consiste à décréter qu’à partir du moment où les règles du jeu sont les mêmes pour tous les forts et les faibles ont les mêmes chances. En économie cela consiste à supprimer les lois qui protégeaient les PME de la puissance des multinationales tout en prétendant qu’elles luttent à armes égales. En sport cela consisterait à supprimer la distinction entre compétitions masculines et compétitions féminines au nom de l’égalité. L’égalité formelle c’est ce que dénonçait déjà au XIXème siècle Henri Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ».

La libération des mœurs promue par ceux qui en profitent n’est que le masque derrière lequel se cache le refus des règles de vie qui garantissent ce que l’on appelle aujourd’hui le vivre-ensemble et qu’on appelait jadis le savoir-vivre.

Le retour à la liberté des mœurs reposent sur une valorisation de l’état de nature c’est-à-dire sur la négation même de l’idée de civilisation. Exalter la nature comme modèle des relations se fait toujours au détriment de la culture. Le retour à la loi de la jungle ne profite qu’aux prédateurs et aux nomades. Fort logiquement la « libération » des mœurs se fait au profit des mâles

Faire le mâle c’est à la fois une régression pour la femme, qui se trouve ravalée au rang d’objet, et pour l’homme qui régresse en humanité. Marchandisation des corps et déshumanisation des êtres sont les conséquences inéluctables d’une société où l’on s’autorise à faire le mâle.

Preuve supplémentaire, s’il en fallait encore une, que faire le mâle c’est vraiment pas bien…


[1] Extrait tiré d’un texte intitulé Humanité, second stade, préface à une réédition du SCUM Manifesto de Valerie Solanas.

Quand la raison s’enferme hors du monde

Peut-on tout comprendre? Et si oui, est-ce nécessaire pour raisonner adéquatement? Sylvain Aubé du blogue catholique québécois Le-Verbe (https://www.le-verbe.com/blogue/) s’appuie sur la riche réflexion de Gilbert K. Chesterton développée dans Orthodoxy pour examiner la question.

« Tous les gens veulent me tuer », dit le paranoïaque. « Mais non, personne ne veut te tuer », répond le thérapeute. « C’est exactement ce que diraient les gens s’ils voulaient me tuer! », conclut le paranoïaque.

La folie du sceptique

Avec un peu de recul, il faut admettre que le raisonnement du paranoïaque est sans faille. Si les gens voulaient le tuer, on ne le lui dirait pas. On le lui cacherait, et on inventerait toutes sortes de paravents pour masquer notre malveillance.

Plus nous serons méthodiques et insistants en lui démontrant qu’il n’y a aucun indice de complot contre lui, plus ses craintes seront alimentées. Il trouvera toujours une explication conforme à sa paranoïa pour chacun des éléments qu’on lui présente afin de le rassurer du contraire.

Son raisonnement est sans faille, mais en même temps, il est absurde. Il n’y a aucun motif probant pour croire qu’on veut le tuer, mais sa pensée est ainsi structurée que tous les faits qu’on lui avance confirment sa théorie. Ses syllogismes sont irréprochables, mais ses prémisses sont insensées.

En ce sens, sa folie n’est pas irrationnelle. Ce n’est pas l’intellect du paranoïaque qui défaille, c’est son expérience de la réalité. Sa folie ne sera pas corrigée par les arguments les plus rigoureux ; elle sera surmontée par une vision du monde plus large. Son problème n’est pas qu’il défend une idée erronée : c’est qu’il ne se soucie que d’une seule idée.

Le remède

Pour sortir de sa folie, le paranoïaque a besoin d’élargir son horizon mental. Il doit tenir compte de toute une série de considérations auxquelles il est étranger. Il doit admettre que la plus grande partie du monde échappe à sa compréhension.

C’est le grand drame d’une telle folie : on veut tout comprendre. Pour le paranoïaque, chaque évènement auquel il est confronté peut être intégré dans son explication du monde. Chaque fait qu’on lui avance trouve une place précise et utile dans son système de pensée. Rien n’est laissé au hasard ou à l’ignorance. Tout est intelligible et significatif.

Pour retrouver la santé mentale, il doit donc renoncer à cette immense ambition intellective. Il doit humilier sa posture et se réduire au simple mortel qu’il est, noyé dans un univers complexe et déroutant.

Ainsi, il découvrira que sa pensée ne touche qu’un fragment de la réalité. Il goutera aux tourments et aux joies de l’incertitude et de ses possibilités. C’est ensuite seulement qu’il pourra reconnaitre que les prémisses de sa paranoïa sont insensées.

Le poète ne demande qu’à mettre sa tête dans les cieux alors que le logicien aspire à mettre les cieux dans sa tête, et c’est sa tête qui se brise.

– G. K. Chesterton

Je reprends cette réflexion à Chesterton qui faisait valoir (Orthodoxy, II: The Maniac) qu’un logicien est plus à risque qu’un poète de sombrer dans une telle folie : « Le poète ne demande qu’à mettre sa tête dans les cieux alors que le logicien aspire à mettre les cieux dans sa tête, et c’est sa tête qui se brise ».

À trop vouloir expliquer, on perd la faculté de percevoir le monde tel qu’il est. La santé mentale exige un vaste espace pour l’inconnu qui nous dépasse.

Le rapport à l’inconnu

Comment réagit-on face à un témoin qui affirme avoir vu un fantôme? On est sceptique, bien sûr. Mais de quel scepticisme parle-t-on? Est-ce qu’on doute de son témoignage en estimant qu’une illusion est plus vraisemblable qu’un fantôme? En principe, c’est la posture d’un sceptique cohérent.

Néanmoins, plusieurs personnes se réclament du scepticisme afin de soutenir la certitude qu’il n’existe rien d’immatériel comme les fantômes. Leur incrédulité face à l’immatériel s’est cristallisée en une certitude négative : ils sont convaincus que les fantômes n’existent pas et ils disqualifient d’emblée tous les témoignages, peu importe leur nombre et leur crédibilité, qui soutiennent l’existence des fantômes. Ce faisant, ils se rapprochent de la folie du paranoïaque.

En effet, de tels sceptiques présupposent que toute la réalité s’explique à partir d’une seule idée. « Tous les gens veulent me tuer » et « Toute la réalité est matérielle » sont deux postulats également totalitaires sur la pensée. Toutes les hypothèses, toutes les possibilités doivent se soumettre à l’idée suprême.

Je précise que je ne crois pas aux fantômes. Je soutiens plutôt que la nature immatérielle des fantômes ne suffit pas pour conclure qu’ils n’existent pas. L’existence des fantômes est invraisemblable, mais elle n’est pas impossible. J’adhère à la position du sceptique qui doute de l’existence des fantômes. Je dénonce le sceptique qui ne doute pas: celui qui est certain que les fantômes n’existent pas.

La certitude du sceptique tronque son regard sur la réalité.

La certitude du sceptique, comme la certitude du paranoïaque, tronque son regard sur la réalité.

Par ailleurs, je ne prétends pas offrir ici le moindre argument de fond à savoir s’il existe une réalité immatérielle. Je souligne plutôt que, s’il existe une telle chose, aucun argument intellectuel ne pourra le démontrer au sceptique certain du contraire. Comme avec un paranoïaque, il faudra plutôt offrir un remède à sa certitude : il faudra lui révéler son insuffisance pour expliquer notre expérience du monde dans toute son incongruité.

Liberté de pensée

Si je crois qu’il existe une réalité immatérielle, je demeure libre de croire que la plus grande partie du monde est composée d’objets matériels. Je peux admettre que l’univers comporte des réalités multiples et étonnantes. Je peux adapter ma pensée aux découvertes qui s’offrent à moi, même si elles détonnent avec ce que je sais. Aucune conviction ne m’interdit une connaissance inattendue.

Par contraste, le sceptique certain ne peut admettre la moindre dérogation à sa conviction matérialiste. Tous les évènements doivent se conformer à son schème explicatif. Toutes les découvertes sont filtrées par son critère unidimensionnel. L’interdit du sceptique est vaste et sans compromis.

Là où je peux être méfiant envers plusieurs personnes, le paranoïaque ne peut accorder sa confiance à qui que ce soit. Là où mon monde spirituel inclut des montagnes de matière, le monde matériel du sceptique ne tolère pas une miette d’esprit. Le paranoïaque et le sceptique s’interdisent de croire que l’univers leur réserve des surprises.

La rigueur intellectuelle du paranoïaque et du sceptique est inattaquable, mais leur vision du monde est affligée par une folle conviction.

Sylvain Aubé

27 mars 2019

Sylvain Aubé est fasciné par l’histoire humaine. Il aspire à éclairer notre regard en explorant les questions politiques et philosophiques. Avocat pratiquant le droit de la famille, son travail l’amène à côtoyer et à comprendre les épreuves qui affligent les familles d’aujourd’hui.

Vous pourrez retrouver son article à l’adresse :  https://www.le-verbe.com/blogue/quand-la-raison-senferme-hors-du-monde/

Tous ses autres articles sont disponibles à l’adresse : https://www.le-verbe.com/author/sylvain-aube/